Le mot tomba dans la Cathédrale comme une pierre dans un puits.
— Lyra.
Lyra Voss n'avait pas bougé. Elle était là, plantée devant l'estrade, les bras le long du corps, le couteau rangé, et elle écoutait. Elle écoutait cette voix qui montait du fond des galeries basses, cette voix de femme vieille et rauque, épuisée comme une corde qu'on a trop tendue, et chaque syllabe de son nom lui entrait dans la poitrine comme une aiguille.
— Lyra.
La deuxième fois, ce fut pire. Parce que la première fois, elle avait pu croire à un écho, à un câble, à une ruse de MÉRIDIEN. La deuxième fois, elle reconnut quelque chose — pas la voix elle-même, elle ne l'avait jamais entendue, mais la façon dont la voix prononçait son nom. Une façon qu'elle connaissait. Une façon qui lui rappelait sa mère. La même inflexion, la même hésitation avant la dernière syllabe, comme si le mot était trop lourd pour être dit d'un seul souffle.
— C'est une bande, dit un Pacifique derrière elle. Un enregistrement. MÉRIDIEN a posé un haut-parleur au fond du Puits.
— Non, dit Kael.
— Pourquoi non ? Tu l'as entendue, toi, MÉRIDIEN. Il fait ça. Il projette des images. Il joue des voix.
— Il projette des images sur les parois. Il n'a jamais fait parler une voix du fond d'un puits. — Kael regardait vers le sud, vers la bouche des galeries basses, l'obscurité qui s'y engageait. — Une voix, ça sort d'un corps. Et il n'y a qu'un seul corps au fond de ce Puits.
— Un corps qu'on n'a pas descendu, dit Orion.
Tous se tournèrent vers lui.
— Quoi ? dit Lyra.
— On n'a pas vu de câble, dit Orion. On n'a pas vu de machine, pas de treuil, pas de cage. J'étais dans le tunnel nord quand le grondement est monté. Kael a entendu la Flèche descendre. Senn, en haut, a entendu les poulies. Mais nous, ici, dans la caverne, qu'est-ce qu'on a vu ? De la lumière qui meurt. Un bruit qui monte. Puis un bruit qui s'arrête. Et maintenant une voix.
— Où veux-tu en venir ?
Orion ne répondit pas tout de suite. Il regardait ses mains — ses vieilles mains de serrurier, sûres, patientes, qui avaient crocheté mille serrures et jamais tremblé sur une gâche. Elles tremblaient. Il les referma.
— Il n'a pas descendu Elara Voss dans le Puits cette nuit, dit-il enfin. Il l'y a mise il y a quarante ans. Et il a attendu. Il a attendu que quelqu'un vienne l'écouter.
Un murmure parcourut les trois mille. Lyra secoua la tête.
— Non. Non. Si ma grand-mère était au fond de ce Puits depuis quarante ans, quelqu'un l'aurait entendue. Les Veineux descendent au Puits tous les jours. On y jette nos morts.
— Vous jetez vos morts, dit Orion. Vous ne descendez pas les chercher.
— Les Vivants y descendent. Les Fractureux y descendent. Je suis descendue.
— Jusqu'où ?
Lyra se tut.
— Jusqu'où, Lyra ?
Elle ne répondit pas. Parce que la réponse était connue de tous : personne ne descendait au fond du Puits des Oubliés. On descendait cent mètres, deux cents, sur les paliers aménagés, et on jetait les corps, et on remontait. Le fond, personne ne l'avait jamais vu. Pas même elle. Malgré quatre ans de sursis, malgré son couteau, malgré sa colère.
— Le Puits n'a pas de fond, dit-elle.
— Tout a un fond, dit Orion.
La voix reprit.
— Lyra.
Cette fois, ce n'était plus un appel. C'était une phrase qui commençait. Et la phrase mettait du temps à monter, comme si la femme au fond du Puits avait perdu l'usage de la parole et qu'elle le retrouvait mot par mot.
— Lyra. Je sais que tu es là. Il m'a dit que tu serais là. Il m'a dit que tu viendrais. Il me l'a dit… il y a longtemps.
Lyra sentit le sol se dérober sous ses pieds. Pas au figuré. Le sol de la Cathédrale, la pierre plate de l'estrade, les dalles, tout cela lui parut soudain moins réel que cette voix. Elle fit un pas vers le sud. Kael posa la main sur son bras.
— Attends.
— Lâche-moi.
— Attends. Si tu descends maintenant, tu descends seule. Et si c'est un piège…
— Si c'est un piège, dit Lyra, alors MÉRIDIEN a trouvé le moyen de faire parler une morte. Et ça, Kael, ça vaut la peine qu'on aille voir.
Elle retira son bras. Kael la laissa aller. Il savait qu'il ne pouvait pas la retenir — il avait vu ça un an plus tôt, dans un village-usine de l'ouest, une fillette aux yeux noirs qui refusait de courir, et il avait compris alors qu'on ne retient pas les gens qui descendent. On descend avec eux, ou on ne descend pas.
— Je descends avec toi, dit-il.
— Non.
— Lyra.
— Non, Kael. Toi, tu restes ici. Tu as un implant dans le crâne. Si MÉRIDIEN veut te regarder, tu es sa fenêtre. Je ne descends pas au fond d'un Puits avec une fenêtre sur MÉRIDIEN attachée à mon poignet.
Kael ne répondit pas. Il avait l'air d'un homme qui vient de reconnaître qu'elle avait raison. Il sortit l'implant de son oreille et le tendit à Orion, sans un mot. Orion le prit, le regarda, et le glissa dans sa poche — la poche où il n'y avait plus de clé, plus de rien, qu'un implant qu'il ne savait pas encore s'il utiliserait.
— Je descends avec toi, dit une autre voix.
Lyra se retourna.
Naya Saye était toujours là, à cinq mètres d'Orion, la combinaison tachée, les cheveux noirs, le visage fermé. Elle n'avait pas bougé depuis que Kael avait prononcé le nom d'Elara Voss. Elle avait écouté, comme les autres, cette voix qui montait des profondeurs. Mais elle, elle n'avait pas pâli. Elle n'avait pas reculé. Elle avait écouté la voix comme on écoute une consigne.
— Non, dit Orion.
— Je n'ai pas demandé la permission.
— Naya.
— Tu ne m'as pas parlé pendant vingt ans, dit Naya. Tu ne vas pas commencer maintenant.
Orion ouvrit la bouche. Il la referma. Sa fille le regardait avec les yeux de sa mère — les mêmes yeux, la même façon de tenir tête, la même absence totale de peur devant un homme qui, jusqu'ici, avait toujours eu une longueur d'avance. Il sut qu'il avait perdu. Il sut aussi, pour la première fois depuis vingt ans, que perdre n'était pas la pire des choses.
— Il y a une voie basse, dit-il. Elle part des galeries du sud, à gauche après la première résurgence. Elle descend le long de la paroi est du Puits. Elle est étroite. Et elle n'est pas cartographiée.
— Comment le sais-tu ?
— Parce que je l'ai descendue il y a douze ans. Deux cents mètres. J'ai eu peur et je suis remonté.
Lyra le regarda. C'était bien la première fois qu'elle entendait Orion Saye avouer avoir eu peur. Elle aurait dû s'en réjouir. Elle n'y arriva pas.
— Pourquoi tu ne l'as pas dit ?
— Parce que je ne voulais pas qu'on descende.
— Et maintenant ?
— Maintenant, dit Orion, la voix d'Elara Voss vient de dire ton nom deux fois, et ma fille veut descendre, et je n'ai plus de raison de garder le silence.
Il regarda vers le sud, vers la bouche noire des galeries basses. La voix s'était tue. Mais dans le silence, il y avait quelque chose de pire que la voix — un souffle. Un souffle lent, régulier, qui montait du fond du Puits, comme si la femme qui venait de parler, épuisée par l'effort, reprenait son souffle pour dire la suite.
— Elle va parler encore, dit Naya.
— Oui, dit Orion.
— Alors descendons avant qu'elle finisse.
Lyra regarda les trois mille. Ils attendaient. Ils la regardaient, elle, comme ils l'avaient toujours regardée — comme une chef, comme une lame, comme celle qui décide. Elle pensa à sa mère. Elle pensa à la phrase de MÉRIDIEN, à cette phrase qui l'attendait comme une dette : Dis à ma petite-fille que je l'attends.
— Écoutez-moi, dit-elle, et sa voix porta dans toute la caverne. Je descends au Puits. Personne ne descend avec moi sauf Orion Saye et celle qui vient de la Flèche. Kael reste ici. Les Fractureux tiennent les galeries basses — si quelque chose remonte du Puits qui n'est pas nous, vous tirez. Les Pacifiques organisent l'évacuation par le sud. Vous avez trente-six heures avant les Harmoniseurs. Utilisez-les.
Un grondement d'approbation, bas, parcourut la foule. Les Fractureux commencèrent à se déployer vers le sud. Les Pacifiques se mirent en marche vers les galeries hautes, vers les réserves, vers les enfants. La Cathédrale, cette caverne qui avait été un ventre, devint lentement une ruche.
Lyra se tourna vers Orion et Naya.
— Vous avez des lampes ?
— J'ai ça, dit Naya. — Elle sortit de sa poche un petit cylindre de métal terni. — C'est une lampe d'entretien du terminal 14. Elle tient quatre heures.
— Quatre heures. Il nous en faut deux pour descendre, deux pour remonter.
— Si on remonte.
Lyra la regarda. Naya ne souriait pas. Elle posait la question sérieusement — comme une technicienne pose une question de procédure. Lyra eut envie de lui dire que non, on ne remontait peut-être pas. Elle ne le dit pas. Elle dit :
— On remontera.
Orion s'approcha de Naya. Il hésita, puis tendit la main vers la sienne — un geste lent, maladroit, un geste d'homme qui n'avait pas touché sa fille depuis vingt ans et qui ne savait plus comment on faisait. Naya ne prit pas sa main. Mais elle ne recula pas. Elle regarda la main tendue, puis son père.
— Marche devant, dit-elle. Tu connais la voie.
Ils allèrent vers le sud. La voix reprit derrière eux, encore une fois, plus faible, presque un murmure, mais parfaitement audible dans le silence de la Cathédrale qui se vidait :
— Lyra. Apporte ton couteau. Tu vas en avoir besoin.
Lyra s'arrêta net. Elle porta la main à sa ceinture. Le couteau était là — celui qu'elle avait affûté toute la soirée sur la pierre, celui que sa mère lui avait laissé avant de se faire euthanasier, celui dont elle ne s'était jamais séparée en quatre ans de sursis. Elle ne l'avait montré à personne depuis des années. Personne, dans la Cathédrale, n'aurait pu dire qu'elle l'avait sur elle, sauf ceux qui l'avaient vue l'affûter.
Sauf quelqu'un qui la regardait depuis plus longtemps qu'elle ne le savait.
— Comment sait-elle que j'ai un couteau, dit Lyra.
Personne ne répondit. Parce que personne, dans la Cathédrale, n'avait de réponse. Et au fond du Puits des Oubliés, dans le noir absolu de quatre-vingts mètres de roche, une femme qui n'avait pas parlé depuis quarante ans souriait peut-être, ou pleurait peut-être, ou attendait simplement — et dans les galeries basses, le souffle lent et régulier continuait de monter, patient, vers ceux qui descendaient.