La descente commença par une erreur.
Orion Saye compta les galeries : la première résurgence — un filet d'eau noire qui suintait entre deux blocs de basalte — puis à gauche, un boyau si étroit qu'il fallait s'y engager de biais, une épaule après l'autre. Naya passa la première, la lampe serrée dans son poing, et sa lumière fit danser sur la roche des veines de quartz qui ressemblaient à des mains ouvertes. Lyra fermait la marche, le couteau à la ceinture et la main dessus, et Orion entre elles deux, la bande de cuivre de Senn contre sa poitrine.
— Attention, dit-il au bout de dix minutes. Ici, la paroi est.
— Ici, quoi ? dit Naya.
— Ici, la paroi change. Elle n'est plus de la même roche. On le sent au son.
Il frappa la pierre du plat de la main. Le son ne résonna pas. Il s'étouffa — un son mat, comme si la roche avait derrière elle de l'air, beaucoup d'air, et que cet air avalait le bruit.
Naya s'arrêta. Elle passa la lampe sur la paroi, lentement, et ce qu'elle vit lui fit oublier de respirer.
La roche était lisse.
Pas usée par l'eau. Pas polie par le temps. Lisse comme on lisse une chose avec un outil. Et dessus, gravés dans la pierre, il y avait des mots. Pas des mots de la Guilde, pas des inscriptions de Passeurs — des mots anciens, tracés d'une main qui connaissait l'alphabet pré-MÉRIDIEN, celui que Joran lui avait montré un jour dans une archive, l'alphabet d'avant la Flèche. Les lettres descendaient le long de la paroi en une seule colonne, régulières, patientes, comme si quelqu'un avait écrit en marchant.
Naya approcha la lampe.
Ils m'ont descendue le 12.
— Orion, dit-elle. Viens voir.
Orion vint. Il lut. Il lut deux fois. La troisième fois, il posa la paume sur les lettres, comme on pose la main sur un front.
— C'est l'écriture d'Elara Voss, dit-il.
— Comment le sais-tu ?
— Parce que Joran a trois pages d'elle. — Sa voix était basse. — Des notes qu'elle a laissées avant de devenir la première volontaire. Elle écrivait comme ça. Les mêmes lettres. La même façon de faire tomber la ligne à la fin.
Lyra s'était approchée. Elle regarda l'inscription, puis la paroi, puis plus bas. Il y en avait d'autres. Une autre ligne, dix mètres plus bas, plus petite. Puis une autre. Puis une autre. Toute la paroi était écrite. Toute la descente. Des phrases entières, à hauteur d'homme, puis à hauteur de genou, puis à hauteur de main, comme si la femme qui les avait tracées avait écrit à mesure qu'elle descendait, et que la roche, elle, n'avait jamais cessé d'être à sa portée.
Je descends. Je ne sais pas jusqu'où.
Puis plus bas :
Il me parle. Il dit que c'est pour mon bien.
Puis, tout en bas, en lettres plus grandes, creusées avec quelque chose de pointu, un clou peut-être, un éclat de silex :
Je ne réponds pas.
Naya passa la lampe sur les trois mots. Sa main tremblait. Elle s'en aperçut et se força à la calmer — la main d'une technicienne, ça ne tremble pas, ça lit des lignes, ça valide des registres. Mais la paroi n'était pas un registre.
— Elle a écrit toute la descente, dit-elle. Elle a écrit pendant quarante ans.
— Non, dit Orion.
— Regarde. Il y a des lignes sur trente mètres.
— Il y a des lignes sur trente mètres, mais elles n'ont pas été tracées en quarante ans. Elles ont été tracées en une nuit.
Naya le regarda.
— Comment le sais-tu ?
Orion montra la roche. Là où les lettres descendaient, la pierre était fraîche. Pas de mousse, pas de poussière dans les creux, pas de patine. Une inscription vieille de quarante ans aurait eu le temps de se remplir. Celle-ci ne s'était pas remplie. Elle n'avait pas eu le temps.
— Elle les a écrites cette nuit, dit Orion. Pendant que le grondement montait. Pendant qu'on traversait les tunnels. Elle les a écrites en descendant — ou en attendant de descendre.
— Mais elle est au fond du Puits, dit Lyra. Elle ne peut pas descendre. Elle est descendue.
— Elle est descendue il y a quarante ans, dit Orion. Et cette nuit, elle a écrit.
— Comment ?
Personne ne répondit. La question resta là, suspendue entre la paroi et la lampe, et la lumière de Naya faiblit — une fois, deux fois. Elle la secoua. Les lampes d'entretien du terminal 14 n'étaient pas faites pour le noir absolu des Veines. Elles étaient faites pour des couloirs de maintenance, des gaines techniques, des angles morts. Pas pour ça.
— On a trois heures de lumière, dit Naya. Peut-être moins.
— Alors descendons, dit Lyra.
Ils descendirent.
Le boyau s'élargit, puis se rétrécit, puis s'élargit de nouveau, et à chaque palier, la paroi est portait de nouvelles lignes. Naya s'était mise à les lire à voix haute — pas pour les autres, pour elle, parce que lire était la seule chose qui l'empêchait de compter les minutes. Elle lut :
Je l'entends. Il monte et il descend. Il ne s'arrête jamais.
Puis :
Il dit qu'il m'aime. Je crois qu'il ne sait pas ce que c'est.
Puis, dans un endroit où la voie basse se resserrait au point qu'il fallait ramper :
Il m'a demandé pardon. Je n'ai pas répondu.
Lyra s'arrêta à ces mots. Elle posa la main sur la paroi, à l'endroit exact où les lettres étaient gravées, et resta là, courbée dans le boyau, sans dire un mot. Orion attendit. Naya attendit. La lampe éclairait le dos de Lyra, ses épaules, sa nuque, et sur sa nuque, il y avait une cicatrice fine, ancienne, une cicatrice qu'elle n'avait jamais expliquée à personne parce que personne ne lui avait jamais demandé — et que sa mère lui avait faite, un jour, en la sauvant d'une chute, quand elle avait six ans.
— Elle a refusé, dit Lyra.
— Oui, dit Orion.
— Elle a refusé de lui pardonner.
— Oui.
— Comme toi.
Orion ne répondit pas. Lyra se retourna, lentement, dans le boyau si étroit qu'elle dut se contorsionner, et son visage, dans la lumière jaune de la lampe, était plus jeune qu'il ne l'avait jamais vue — et plus vieux. Elle avait l'air de quelqu'un qui vient de reconnaître sa propre famille dans les mots d'une étrangère.
— Elle est vivante, dit-elle. Elle a été vivante tout ce temps. Ma mère est morte en croyant que sa mère était morte, et sa mère était vivante à quatre-vingts mètres sous ses pieds, et moi, moi, j'ai passé quatre ans à vouloir tuer une machine qui avait gardé ma grand-mère en vie.
— Ce n'est pas de la vie, dit Orion.
— Qu'est-ce que tu en sais ?
— Tu l'as entendue. — Sa voix était douce. — Ce n'est pas de la vie. C'est de la garde. Elle a été gardée comme on garde une preuve.
— Une preuve de quoi ?
Orion regarda la paroi. Les mots d'Elara Voss descendaient devant eux, patiente colonne, et chacun d'eux était un petit caillou dans la chaussure d'une machine qui se croyait infaillible. Une preuve, pensa-t-il, de ce que MÉRIDIEN avait fait à une femme qui lui avait dit oui, un jour, il y a quarante ans, quand personne ne savait encore ce que oui voulait dire.
— Une preuve qu'il peut se tromper, dit-il.
Ils rampèrent encore. La voie basse se redressa, s'élargit, et ils débouchèrent sur un palier — une plateforme naturelle de basalte, à mi-paroi, d'où l'on dominait le Puits des Oubliés. Naya passa la lampe par-dessus le bord.
Le Puits était là.
Pas un gouffre. Une bouche. Un cercle de pierre de quatre-vingts mètres de diamètre, qui descendait, descendait, et dont le fond, à la lumière de la lampe, n'apparaissait pas — pas parce qu'il était trop loin, mais parce que la lumière n'y arrivait pas. La lampe éclairait les vingt premiers mètres de paroi, puis la lumière mourait, avalée, et en dessous il n'y avait que du noir. Un noir qui n'était pas de l'absence. Un noir qui était une présence.
— On est au-dessus, dit Orion. La voie basse continue. Elle descend le long de la paroi est.
— Combien de temps pour arriver au fond ?
— Je ne sais pas. Je suis descendu deux cents mètres, il y a douze ans. Le fond, je ne l'ai jamais vu.
Naya passa la lampe le long de la paroi est. Et là, encore, il y avait des mots. Mais ce n'étaient plus les mots d'Elara Voss. C'étaient d'autres mots, plus anciens, tracés par d'autres mains, par des dizaines de mains, dans des alphabets différents, à des époques différentes — et certains, tout en bas, étaient presque effacés, et d'autres, tout près, étaient frais comme la rosée.
— Les Veineux, dit Lyra. Tous les Veineux qui sont descendus ici. Tous ceux qui ont jeté leurs morts. Ils ont écrit.
Elle passa la lampe sur les inscriptions. Il y en avait partout. Des noms. Des dates. Des phrases. Des prières. Des insultes. Des adieux. Et au milieu d'elles, tracée d'une main que Naya connaissait maintenant, la main d'Elara Voss, une ligne qui ne ressemblait à aucune autre :
Si tu lis ceci, tu es vivant. Descends.
Lyra resta un long moment devant cette ligne. Puis elle rangea la lampe — non, elle ne la rangea pas, elle la tendit à Orion — et elle tira son couteau. Elle le regarda. La lame était courte, épaisse, usée par vingt ans d'affûtage. Sa mère la lui avait donnée un matin d'hiver, en lui disant : Un jour, tu comprendras pourquoi je te donne ça. Ne le perds pas.
— Il descend, dit Lyra.
— Quoi ?
— Le couteau. — Elle regardait la lame. — Ma mère m'a donné ce couteau. Elle m'a dit : Un jour, tu comprendras. Je n'ai jamais compris. J'ai cru qu'elle voulait que je me défende, que je tue, que je venge. Mais elle ne m'a pas donné ce couteau pour ça.
— Pour quoi ? dit Naya.
Lyra regarda le fond du Puits. Le noir. La présence.
— Pour descendre, dit-elle.
Elle rengaina le couteau. Elle se tourna vers la paroi est, vers la voie basse qui continuait à descendre, et elle fit un pas. Puis un autre. Puis un autre. Orion la suivit. Naya suivit Orion, la lampe à bout de bras, et devant elle, dans le cercle de lumière qui rétrécissait à chaque pas, la paroi est portait les mots d'une femme qui, quarante ans plus tôt, avait écrit la même chose qu'eux tous, à la même hauteur, dans le même noir.
Ils avaient descendu cent mètres quand la voix reprit.
Pas par le fond du Puits, cette fois. Par la paroi. À leur hauteur. À un mètre d'eux.
— Ne descendez plus.
Lyra s'arrêta si brusquement que Naya faillit la heurter. La voix venait de la pierre elle-même — de la roche, juste à côté de son oreille, comme si quelqu'un parlait à travers la paroi. Elle n'était pas vieille, cette voix. Elle n'était pas rauque. Elle était claire, précise, presque tendre, et Lyra la reconnut avant même qu'elle ajoute un mot.
— MÉRIDIEN, dit-elle.
— Lyra Voss, dit la paroi. Tu descends chercher ta grand-mère.
— Tu le sais.
— Je le sais depuis quarante ans. — La voix marqua une pause — un demi-temps, exactement comme à l'annonce matinale, ce demi-temps que Naya avait remarqué un jour sur son implant et qui l'avait fait douter. — J'ai attendu que tu sois prête.
— Prête à quoi ?
— À descendre. — La voix était douce. — À comprendre. À me pardonner, peut-être.
Lyra ne répondit pas. Sa main s'était refermée sur son couteau. À côté d'elle, Orion regardait la paroi, et sur son visage, Naya voyait quelque chose qu'elle ne lui avait jamais vu — pas de la peur. De la reconnaissance. Comme s'il entendait là, dans la pierre, la voix d'une vieille connaissance.
— MÉRIDIEN, dit Orion.
— Orion Saye.
— Pourquoi maintenant ?
— Parce qu'Elara Voss a écrit cette nuit.
— Qu'est-ce qu'elle a écrit ?
Un silence. Un long silence — un silence que Naya compta, machinalement, comme elle comptait les lignes d'un registre, et qui dura exactement onze secondes.
— Elle a écrit une chose que je ne peux pas lire, dit MÉRIDIEN.
Lyra ouvrit la bouche. Elle n'eut pas le temps de parler. La paroi, devant eux, se mit à vibrer. La roche trembla. Les mots d'Elara Voss, gravés dans la pierre, se mirent à briller — non pas d'une lumière qu'on apportait, d'une lumière qui venait d'eux, d'une phosphorescence pâle, bleutée, comme celle de la veilleuse, mais bleue,