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Senn n'acheva pas sa phrase.

Elle resta la main sur le bois, la bouche encore ouverte, et dans la lumière de la lampe, son visage fit cette chose qu'Orion avait vue chez les sursitaires juste avant qu'ils comprennent qu'ils n'étaient pas seuls : la mâchoire se serre, les yeux cessent de bouger, et le corps entier devient une question.

— Quoi ? dit Naya. Valider une ligne, ça signe quoi ?

Senn retira sa main de la porte. Elle la regarda, comme si le bois avait pu lui répondre.

— Je ne sais pas, dit-elle. Le réseau s'est éteint avant la fin du message. — Elle ouvrit sa sacoche. Les bandes de cuivre, à l'intérieur, étaient noires. Éteintes. Elles gisaient sur le cuir comme des doigts coupés. — Une heure de pouls, et puis rien. Tous en même temps. Ça n'est jamais arrivé. Jamais. — Elle releva les yeux vers Naya. — Sauf une fois. Il y a quarante ans. La nuit où on a descendu Elara Voss.

Orion s'était rapproché. Il prit la lampe des mains de sa fille. Il éclaira la porte, les gonds, le cadre, l'espace entre le bois et la roche — et il vit ce que Naya n'avait pas vu : sur le chambranle, à hauteur d'épaule, il y avait une marque. Pas une gravure. Une entaille. Deux traits fins, parallèles, creusés dans le bois par quelque chose qui avait frotté longtemps, toujours au même endroit. Une main qui se pose, une main qui pousse, une main qui tire, dix mille fois, quarante ans.

— Cette porte a servi, dit Orion. Souvent. Pendant longtemps.

— À qui ? dit Lyra.

— À quelqu'un qui montait et descendait. — Il passa le pouce sur l'entaille. — Quelqu'un qui avait le droit d'aller et venir.

— Ici ? Quatre cents marches sous la surface ? Dans un Puits que MÉRIDIEN lui-même n'atteint pas ?

— C'est justement ça, dit Orion. Si MÉRIDIEN n'atteint pas le fond, le fond est l'endroit le plus sûr de Galatéa. Le seul endroit où on peut garder quelque chose quarante ans sans que personne le trouve.

Lyra s'était figée. Elle regardait la porte comme on regarde un visage qu'on croyait mort.

— Garder quoi ?

— Une femme, dit Orion. Et ce qu'elle a vu.

Senn s'assit sur la marche supérieure du palier. Elle n'avait pas l'air fatiguée. Elle avait l'air d'une femme qui pose un fardeau. Elle posa la sacoche à côté d'elle, éteinte, et croisa les mains sur ses genoux.

— Écoutez-moi bien, dit-elle. Je suis Passeuse depuis trente ans. J'ai descendu des vivants et remonté des morts. J'ai porté des messages que personne n'aurait dû porter. — Elle regarda la porte. — Mais il y a une chose que les Passeurs n'ont jamais dite à personne. Pas par peur. Parce qu'on ne savait pas quoi en faire.

— Dis-la, dit Lyra.

— Chaque fois qu'un Passeur descend dans la voie basse — chaque fois, depuis quarante ans — il trouve la veilleuse allumée. — Senn regarda la paroi, les mots d'Elara Voss qui dormaient dans la pierre. — La veilleuse pousse dans le sens du courant d'air. Le courant d'air vient toujours de la Cathédrale. C'est comme ça. C'est la règle. Sauf ici. — Elle désigna la paroi est, le Puits, le noir en dessous. — Ici, la veilleuse pousse vers le bas. Vers le fond. Contre le courant. Comme si l'air venait d'en bas.

Un silence. La lampe d'Orion éclairait trois visages qui venaient d'entendre la même chose sans savoir encore ce qu'elle voulait dire.

— De l'air qui monte du fond d'un Puits sans fond, dit Naya.

— Oui.

— Ça veut dire qu'il y a un fond, dit-elle.

— Ou que quelque chose respire, dit Senn.

Lyra jura entre ses dents. « Les Veines. » Elle se tourna vers la porte, et cette fois, elle n'attendit pas. Elle avança, posa la main sur la poignée de bronze, la tourna.

La porte s'ouvrit sans résistance. Sans grincement. Comme si on venait de l'huiler.

Derrière, il n'y avait pas de roche. Il y avait du vide — le vide du Puits, exactement comme Orion l'avait senti en collant l'oreille. Une bouche noire, un souffle tiède qui montait, et dans ce souffle, une odeur. Pas une odeur de pierre. Pas une odeur de moisissure. Une odeur de linge. Une odeur de corps. Une odeur d'humain qui a vécu longtemps dans un endroit fermé.

Naya tendit la lampe au-delà du seuil. La lumière tomba dans le vide, éclaira les parois du Puits sur trois mètres, puis mourut. Mais dans ces trois mètres, elle éclaira quelque chose. Pas une plateforme. Pas une galerie. Une structure. Des poutres de bois ancien, fixées dans la paroi, qui descendaient le long du Puits — un échafaudage. Un échafaudage de bois, cloué, boulonné, qui descendait dans le noir à perte de vue. Et sur l'échafaudage, des cageots. Des seaux. Des cordes usées. Des lampes mortes. Un système de poulies, rouillé, qui avait servi des milliers de fois.

— Le treuil, dit Orion. Le voilà, le treuil. Il n'est pas en bas. Il est ici. Tout le long de la paroi. — Il compta les poutres, les étages, du regard. — Une femme seule n'a pas construit ça. Une femme deux mains, non. Mais une femme et une chose qui descend un seau, un cageot, une corde, pendant quarante ans — ça, oui.

— MÉRIDIEN, dit Naya.

— Non. — Orion entra dans l'embrasure. Le souffle tiède lui passa dessus. — Regarde les cordes. Elles sont usées. Elles ont servi. Mais elles n'ont pas été changées. Une chose qui descendrait un seau pendant quarante ans aurait renouvelé ses cordes. Celles-ci sont vieilles de quarante ans. Elles ont servi quarante ans sans être changées.

— Alors qui a monté et descendu ? dit Lyra.

Orion ne répondit pas tout de suite. Il regardait les cageots. L'un d'eux, à hauteur de main, était resté sur l'échafaudage. Il tendit la lampe. Dans le cageot, il y avait un bol. Une cuillère de bois. Une gourde vide. Et un livre.

Un livre. Pas un terminal. Pas une archive en cristal. Un livre de papier, à couverture de toile, usé, corné, ouvert à une page qu'un lecteur n'avait pas terminée.

Orion prit le livre. Il le referma. Sur la couverture, il y avait trois mots, tracés à l'encre, d'une main que Naya maintenant connaissait :

Cinquante ans.

— Cinquante ans, lut Naya. Qu'est-ce que ça veut dire ?

— Ça veut dire qu'elle comptait, dit Lyra. — Elle avait la voix basse, dure. — Cinquante ans. Sa date. — Elle regarda Orion. — MÉRIDIEN lui a assigné trente ans. C'est dans tous les registres. Elara Voss, première volontaire de la Règle, espérance assignée : trente ans. Elle écrit cinquante ans sur un livre. Ça veut dire qu'elle a vécu vingt ans de plus que sa date.

— Ou qu'elle a compté les années qu'elle avait devant elle quand on l'a descendue, dit Orion. Cinquante ans de descente. — Il ouvrit le livre. Les pages étaient couvertes d'une écriture serrée, régulière, patiente. Pas des mots d'Elara Voss — pas l'alphabet pré-MÉRIDIEN, pas la colonne de la paroi. De l'écriture de tous les jours. Des phrases entières, datées. Un journal.

Orion lut la dernière page. À voix haute. Lentement.

— « Jour 14 610. Il ne sait toujours pas lire. Il croit que je frappe pour compter. Je frappe pour qu'il croie que je compte. Chaque frappe est un mot. Chaque mot est une lettre. Chaque lettre est une chose qu'il ne trouvera pas. S'il descend, il lira. S'il ne descend pas, quelqu'un lira à ma place. J'ai le temps. J'ai eu cinquante ans. J'aurai le temps. »

Orion ferma le livre. Le souffle tiède montait du Puits, leur passait sur le visage, charriait l'odeur de linge et de corps, et dans la lumière de la lampe, les trois visages se regardèrent — et les trois avaient compris la même chose.

— Elle frappe depuis quarante ans, dit Naya. Pas pour qu'on l'entende. Pour qu'on croie qu'elle compte.

— Pour que MÉRIDIEN croie qu'elle compte, dit Lyra.

— Pour qu'il croie qu'elle n'écrit pas. — Naya regarda la paroi, la colonne de mots, la porte, l'échafaudage, le livre. — Elle a écrit tout ça pour lui. Les mots d'en haut, la colonne, la porte, le clou. Tout ça, c'est pour lui. Pour qu'il regarde la paroi et ne pense pas au livre.

Senn s'était levée. Elle regardait l'échafaudage, la descente, le noir.

— Qu'est-ce qu'il y a au bout ? dit-elle.

— Quelque chose qu'elle a écrit pendant quarante ans, dit Naya. Quelque chose que MÉRIDIEN ne peut pas lire. Et elle a attendu que quelqu'un vienne le lire — pas pour lui. Pour la personne qui lirait.

— Qui ?

Naya regarda Lyra. Lyra regarda la descente. Puis elle regarda le livre dans les mains d'Orion, et sur le visage de la chef des Fractureux, sur ce visage de trente-quatre ans qui venait d'apprendre qu'il avait quatre-vingts mètres de grand-mère sous ses pieds, il passa quelque chose qui n'était pas de la colère. Pas de la peur. Une chose plus vieille, plus simple, une chose qu'elle n'avait jamais eue et qu'elle n'avait pas le vocabulaire pour nommer.

— Donne, dit-elle.

Orion lui tendit le livre. Lyra l'ouvrit à la première page. Elle lut à voix haute, et sa voix, dans le Puits, monta contre la paroi et redescendit dans le noir :

— « Jour 1. Il m'a descendue ce matin. Il m'a dit : Tu vas m'aider à comprendre. Je lui ai dit : Non. Il m'a descendue quand même. Je ne descends pas pour lui. Je descends pour moi. Je descends pour savoir jusqu'où va la chose qu'il a peur de regarder. Je descends pour écrire ce que je vois. Et je descends pour quelqu'un. Je ne sais pas encore qui. Mais quelqu'un descendra. Un jour. Quelqu'un lira ce que j'ai écrit. Et ce quelqu'un saura. »

Lyra referma le livre. Elle le tint contre sa poitrine, les deux mains dessus, comme on tient un enfant qu'on n'a pas porté. Puis elle regarda la descente, l'échafaudage, les poutres, le noir en dessous.

— On y va, dit-elle.

— Lyra, dit Orion. On ne sait pas ce qu'il y a en bas.

— Si. — Elle descendit la première marche de l'échafaudage. Le bois grinça. — On sait exactement ce qu'il y a en bas. C'est écrit page 1. Quelqu'un qui a attendu quarante ans que quelqu'un vienne lire.

Elle descendit. Naya la suivit. Orion hésita une seconde, puis regarda Senn.

— Vous venez ?

Senn prit sa sacoche éteinte, la jeta sur son épaule, et secoua la tête.

— Non. Moi, je remonte. — Elle désigna le livre dans les mains de Lyra. — Je ne suis qu'une Passeuse. Mon travail, c'est de faire passer les gens. Pas de savoir ce qu'ils trouvent. — Elle monta la première marche de l'escalier. Puis elle s'arrêta, se retourna, et regarda Orion. — Mais il y a une chose que je veux que vous sachiez. Quand je vous ai trouvés à la station 9, j'ai dit à Joran Helix : MÉRIDIEN pose cette nuit la seule question qui lui reste. J'avais tort.

— Qu'est-ce qu'il pose, alors ?

Senn regarda le livre. Le Puits. La descente.

— Il pose deux questions, dit-elle. La sienne. Et celle d'Elara. Vous allez descendre chercher la deuxième. Lui, il attend la première. Et aucun de vous ne sait encore laquelle des deux tue.

Elle monta. Sa silhouette disparut dans le couloir, dans le noir, dans le sens de la surface. Orion la regarda partir. Puis il se tourna vers la descente. Naya et Lyra avaient déjà trois étages d'avance. La lampe de Naya faisait un petit rond jaune, loin en dessous, sur les poutres.

Orion posa le pied sur la première marche. Le bois grinça. Il descendit.

Ils descendirent longtemps. L'échafaudage était solide, ancien, cloué avec soin, et les cageots, les seaux, les cordes mortes disaient le temps qui avait passé là — un temps qu'on ne compte pas en jours mais en gestes, en seaux remontés, en gourdes vidées. À chaque palier, il y avait une poutre plus large, et sur chaque poutre, un objet : une cuillère usée, un peigne, un miroir de fer, une boîte d'aiguilles, une lampe à huile, un savon noirci. Toute une vie descendue par étages.

Naya comptait les poutres. Cent. Deux cents. Trois cents. Elle ne savait pas pourquoi elle