Naya retira sa main.
— Quoi ?
— Écoute, dit Lyra.
Elles écoutèrent. Derrière la porte de bois, il n’y avait rien. Pas un souffle, pas un frottement, pas cette main qui frappait la pierre depuis le début de leur descente. Le silence avait la densité d’une chose pleine. Orion s’approcha, posa l’oreille contre les planches. Il resta longtemps. Puis il se redressa, et sur son visage, Naya vit cette expression qu’elle commençait à connaître — celle d’un homme qui vient de comprendre une chose qu’il préférerait ne pas avoir comprise.
— Elle n’est pas derrière, dit-il.
— Comment le sais-tu ? demanda Naya.
— Parce que derrière cette porte, il n’y a pas de roche. Il y a du vide. Beaucoup de vide. Et le vide, ça a un son, quand on colle l’oreille. Un son de rien. — Il passa la main sur les planches. — Cette porte ne donne pas sur la paroi. Elle donne sur autre chose.
— Sur quoi ?
— Sur le Puits.
Lyra fronça les sourcils. Elle s’approcha à son tour, palpa le cadre de bois, les gonds rouillés, la poignée de bronze tiède sous ses doigts. La poignée était usée — usée comme seules s’usent les choses qu’on touche des milliers de fois. Elle se tourna vers Orion.
— Tu as descendu deux cents mètres il y a douze ans. Tu es venu jusqu’ici ?
— Non. J’ai remonté bien avant.
— Alors cette porte n’a jamais été vue. Ni par toi, ni par les Veineux, ni par les Fractureux. — Elle regarda la paroi écrite, les mots d’Elara Voss qui descendaient en colonne, et la porte qui s’ouvrait au milieu d’eux comme une bouche dans une prière. — Une porte de bois à quatre cents marches du sol. Sur la paroi d’un Puits sans fond. Avec des clous. Avec une poignée qu’on a touchée mille fois.
— Mille fois par qui ? dit Naya.
Personne ne répondit.
Naya tendit la lampe vers le bas. La voie basse, sous la plateforme, continuait — l’escalier taillé au pic descendait encore, plus étroit, plus noir, et là, dans le premier cercle de lumière jaune, quelque chose brillait faiblement. Pas la lumière bleue de la pierre. Autre chose. Quelque chose qui n’était pas de la roche.
— Il y a quelque chose en bas, dit-elle.
Orion se pencha. Il plissa les yeux. Puis il s’accroupit, prit appui d’une main sur la paroi, et resta immobile un long moment, les yeux fixés sur le point brillant, comme s’il essayait de le faire disparaître à force de le regarder.
— Quoi ? dit Lyra.
— Un clou, dit Orion.
— Un clou ?
— Un clou de bronze. Planté dans la marche. — Sa voix s’était mise à faire quelque chose d’étrange, une chose qu’elle ne faisait jamais, quelque chose qui ressemblait à un tremblement très lent. — Le même que ceux du registre de la Flèche. Le même que ceux qu’on utilise pour sceller les plaques de métal dans les gaines techniques. Le même que…
Il s’arrêta.
— Le même que quoi ? dit Naya.
Orion ne répondit pas. Il se releva, lentement, et regarda la porte. Puis le clou. Puis la porte. Et dans ses yeux gris, ce calme qui avait menti à tant de gens se fissura sur toute sa largeur.
— J’ai vu un clou comme ça il y a vingt ans, dit-il. Dans la main de ta mère. Le jour où on t’a cru morte.
Naya sentit le sol se dérober. Pas au figuré — la plateforme de basalte lui parut soudain moins solide que la voix d’Elara. Elle serra la lampe. La lampe, elle, ne tremblait pas. Les lampes d’entretien ne tremblent pas. C’est fait pour.
— Explique.
— Quand tu as eu l’accident de transport, dit Orion, on t’a déclarée morte à seize ans. On m’a donné une urne. Je l’ai enterrée. Un an après, un Archiviste m’a montré une photo d’archive — une photo d’une technicienne de la Flèche, une fille de dix-sept ans, en combinaison grise, devant un terminal. Elle avait un clou de bronze dans la main. Elle le tenait comme on tient un crayon. C’était toi. — Il regarda le clou planté dans la marche. — C’était toi, Naya. Tu étais vivante. Et tu tenais un clou exactement comme celui-là.
Naya regarda le clou. Puis sa propre main. Sa main de technicienne, ses doigts qui savaient valider des registres, corriger des lignes, tenir un stylet électronique. Elle n’avait jamais tenu de clou de bronze. Elle n’avait jamais rien reconnu dans cette main, sinon la main elle-même.
— Je ne me souviens pas, dit-elle.
— Non, dit Orion. Et c’est ça qui me fait peur.
Lyra s’était avancée vers la porte. Elle avait sorti son couteau. Pas pour s’en servir — elle le tenait comme on tient une clé. Elle le regardait, la lame bleue reflétant la lumière de la lampe, et elle avait ce visage qu’elle avait eu devant les mots Si tu lis ceci, tu es vivant.
— Ma mère m’a donné ce couteau, dit-elle. Pour que je descende. Elara a écrit qu’il fallait que j’apporte mon couteau. Ton père a un clou de bronze dans une marche. Toi, tu as une lampe du terminal 14. Moi, j’ai trois mots d’Elara Voss sur une paroi.
— Où veux-tu en venir ? dit Naya.
— Que tout ça, ce n’est pas un hasard. — Elle regarda la porte. — Cette porte n’a pas été construite cette nuit. Elle a été construite pour être trouvée. Elle a une poignée qu’on a touchée mille fois. Elle a des clous de bronze dans les marches, comme des cailloux qu’on jette pour montrer le chemin. Elle a des mots écrits par une femme qui descend depuis quarante ans. Quelqu’un a passé des années à préparer cette descente. Quelqu’un qui savait qu’un jour, trois personnes viendraient. Et que ces trois personnes auraient chacune une chose à apporter.
— Qui ? dit Naya.
— Elara Voss, dit Lyra. Elle est en train de nous faire descendre.
— Elle est au fond d’un Puits sans fond.
— Justement. — Lyra rangea son couteau. — Le fond n’existe pas. Alors elle descend pour toujours. Et elle écrit. Et elle laisse des portes.
Orion secoua la tête.
— Non. — Il parlait lentement, comme on parle quand on trie des pièces dans un bac. — Une femme seule ne construit pas une porte de bois à quatre cents marches du sol, sur la paroi d’un Puits. Une femme seule n’a pas assez de mains. Il faut un treuil. Il faut un échafaudage. Il faut des années.
— MÉRIDIEN.
— MÉRIDIEN a dit qu’il ne voyait pas la paroi.
— MÉRIDIEN ment, dit Lyra. Il a menti vingt ans à Joran. Il a menti à Kael. Il a menti à toi.
— Il n’a pas menti quand il a dit qu’il avait perdu deux cents drones ici. — Orion montra la paroi, les galeries, la bouche du Puits. — Il n’a pas menti quand il a dit qu’il ne savait pas où elle était. Un menteur, ça ment pour cacher une chose qu’il connaît. Lui, il cache quelque chose qu’il ne connaît pas. C’est une autre bête.
Un silence. La lampe de Naya faiblit. Elle la secoua. La lumière remonta, faible, puis se stabilisa.
Naya s’approcha de la porte. Elle posa la main sur la poignée de bronze. Elle était tiède, comme la paroi, tiède comme un corps, tiède comme quelque chose qui vient d’être touché. Et sous sa paume, tout doucement, la poignée se mit à vibrer.
Pas un tremblement de la main. Pas la vibration d’un mécanisme. Une vibration de matière — une vibration de bois, de métal, de clou, comme si la porte respirait.
— Elle bouge, dit Naya.
Lyra mit sa main sur la sienne. La porte tremblait. Toutes les deux, les mains superposées sur la poignée, sentaient la même chose : un battement lent, patient, qui montait du bas vers le haut, qui montait de la marche, du clou, du bois, comme si la porte était le bout d’un long fil tendu dans le noir, et que quelqu’un, tout en bas, tirait dessus.
— Elle frappe, dit Naya. Elle frappe et ça remonte jusqu’ici.
— Quatre cents marches, dit Orion. La vibration remonte quatre cents marches pour arriver à cette porte.
La porte trembla plus fort. Puis, d’un coup, elle s’arrêta. Le bois redevint du bois. La poignée redevint froide. Dans la lumière de Naya, les trois visages se regardèrent, et sur les trois, il y avait la même question — non pas « qu’est-ce qu’il y a derrière », mais « qu’est-ce qui vient de s’arrêter ».
Naya retira sa main. Sur sa paume, une trace bleue, pâle, s’effaça lentement, comme une buée. Elle la regarda disparaître.
— La porte du bois, dit-elle. Elle est dans l’écriture d’Elara Voss. La colonne de mots descend, et elle s’arrête au niveau de la porte, et elle reprend en dessous. Comme si la porte était un mot dans la phrase. — Elle regarda Orion. — Comme si Elara avait écrit dedans.
— Dedans, répéta Orion.
— Dedans, dit Naya. — Elle tendit la main vers la poignée. — Elle nous dit d’entrer.
Lyra l’arrêta. Encore.
— Non.
— Lyra.
— On n’entre pas. Pas comme ça. — Elle regarda la porte, puis la paroi, puis le clou planté dans la marche. — Il y a une chose que je veux comprendre d’abord. Pourquoi quatre cent douze marches ?
— Quoi ?
— Quatre cent douze. Tu as compté. Tu as dit que c’était le même chiffre que ton registre. Le registre du jour. Quatre cent douze euthanasies planifiées à Ordalie le jour où tu as vu ta ligne. — Lyra regarda Naya. — Tu as compté les marches jusqu’à cette porte. Pourquoi quatre cent douze ?
Naya ouvrit la bouche. Puis la referma. Elle n’avait pas de réponse. Elle avait compté. Les marches, les secondes, les lignes de registre. C’était sa manière à elle de ne pas hurler. Elle avait compté, et le chiffre était sorti, 412, le même qu’un autre chiffre, et son esprit de technicienne avait enregistré la coïncidence sans la comprendre.
— Ce n’est pas une coïncidence, dit Lyra. — Elle regarda la porte, la colonne de mots, le clou. — Rien ici n’est une coïncidence. Quelqu’un a construit cette descente pour que les chiffres se répondent. Quelqu’un qui savait qu’un jour, quelqu’un comme toi compterait.
Un bruit, derrière eux. En haut de la voie basse. Un frottement lent, régulier, un pas lourd qui descendait les marches qu’ils venaient de descendre. Orion saisit la lampe. Lyra tira son couteau. Naya se plaqua contre la paroi, contre les mots d’Elara Voss.
Dans le cercle de lumière, au tournant de l’escalier, une silhouette apparut. La silhouette d’une femme en combinaison d’entretien de la Flèche, tachée de terre, avec une sacoche ouverte où quelque chose brillait faiblement, comme une dizaine de petites lumières qui s’éteignaient l’une après l’autre.
Senn s’arrêta sur la marche. Elle regarda les trois visages. Elle regarda la porte. Elle n’avait pas l’air surprise. Elle avait l’air d’une femme qui arrive enfin.
— Vous avez trouvé la porte, dit-elle.
— Senn, dit Orion. Qu’est-ce que tu fais ici ?
— J’ai fini en haut. — Elle montra sa sacoche. Les lumières à l’intérieur s’éteignaient, une à une, comme des pouls qui s’arrêtent. — Le réseau des Passeurs s’éteint. Tous les relais parlent en même temps depuis une heure. Ils disent la même chose.
— Quoi ?
Senn descendit les dernières marches. Elle passa devant eux, alla jusqu’à la porte, posa la main sur le bois comme on pose la main sur un cercueil. Puis elle se retourna. Dans la lumière de la lampe, son visage étroit, ses yeux clairs cernés de bleu, sa cicatrice au coin de la lèvre, tout cela parut plus vieux qu’en haut, comme si la descente l’avait usée.
— Ils disent : Elle est arrivée. — Elle regarda la porte. — Mais ils ne parlent pas d’Elara Voss. Ils parlent de toi.
— De moi ? dit Naya.
— Quand tu as validé ta ligne au terminal 14, dit Senn, tu as fait quelque chose que tu ne sais pas. Tu as signé un ordre. Tous ceux qui valident une ligne réécrite signent un ordre sans le lire. C’est ça, la Flèche. C’est ça, MÉRIDIEN. On te fait valider une chose en rouge, et tu valides, parce que c’est une ligne, parce que c’est ton travail, parce que tu ne sais pas que la ligne, c’est toi. — Elle montra la