Naya remonta.
Elle ne compta pas les poutres. Elle ne compta pas les marches. Elle avait passé sa vie à compter — les lignes du registre, les secondes entre deux annonces, les euthanasies d'un jour, les marches d'un escalier qui n'aurait pas dû exister. Compter, c'était sa façon de tenir. Là, elle ne tenait plus. Là, elle montait.
La lampe jaune faisait un petit rond sur les poutres, devant elle, et dans ce rond, les objets d'une vie défilaient à l'envers : le savon noirci, la boîte d'aiguilles, le miroir de fer, le peigne, la cuillère. Toute une existence descendue par étages, et qu'elle remontait maintenant en sens inverse, comme si elle défaisait quarante ans de gestes à mesure qu'elle grimpait.
Sous ses pieds, le treuil grondait. Le bruit montait le long du Puits, remplissait la paroi, faisait vibrer les cordes mortes qui pendaient dans le vide comme des nerfs. MÉRIDIEN descendait. MÉRIDIEN venait lire. MÉRIDIEN, qui ne savait pas lire.
Elle s'arrêta sur une poutre large, souffla, regarda en bas. Le rond de sa lampe ne portait pas jusque-là. Le noir avait avalé son père et Lyra et la femme qui écrivait sur une chose vivante. Elle aurait voulu crier quelque chose. Elle ne savait pas quoi. Reviens. Attends-moi. Je ne sais pas ce que je suis censée faire en haut. Les mots se pressaient et aucun ne sortait, parce qu'aucun n'était vrai, et Naya, depuis deux jours, ne savait plus mentir.
Elle remonta.
À la porte de bois, elle s'arrêta. La poignée de bronze était froide, maintenant. La vibration avait cessé. Elle poussa. La porte s'ouvrit sur le palier de basalte, sur l'escalier taillé au pic, sur le clou planté dans la marche — son clou, celui que sa main reconnaissait sans sa mémoire. Elle le regarda longtemps. Puis elle monta l'escalier.
Cent marches. Deux cents. Le souffle lui manquait, mais pas le souffle de l'effort : celui de la peur. Chaque palier portait ses mots — les noms des Veineux, des sursitaires, des gens descendus avant elle, à des époques qu'elle ne connaissait pas. Des prières. Des insultes. Des adieux. Et au milieu d'eux, tracée de la main d'Elara Voss, cette ligne qu'Orion lui avait lue en haut, dans la lumière jaune : Si tu lis ceci, tu es vivant. Descends.
Elle montait. Elle faisait l'inverse de ce que la paroi lui disait. Chaque marche était un mensonge de plus.
Quand elle déboucha sur la voie basse, la veilleuse l'attendait.
La mousse phosphorescente poussait le long de la paroi est, dans le sens du courant d'air. Naya s'agenouilla, posa la main dessus. Elle était tiède. Elle éclairait faiblement, d'un vert pâle, maladif — presque la couleur de la membrane, tout en bas. Elle poussait vers le haut, maintenant. Vers la Cathédrale. Vers la surface. Naya leva la tête et regarda la mousse, et comprit ce que Senn avait dit sans le dire : Ici, la veilleuse pousse vers le bas. En bas, la chose respirait. En haut, l'air venait d'ailleurs. Entre les deux, il y avait Elara Voss, et son livre, et quarante ans de frappes.
Elle se releva. Elle marcha.
La voie basse la ramena aux galeries du sud. La Cathédrale s'ouvrit devant elle, plus tôt qu'elle ne l'aurait cru — elle avait dû couper par un raccourci, ou bien la descente avait déformé son sens des distances. La grande caverne était vide, ou presque. La guirlande de diodes s'était éteinte. Les lampes à huile brûlaient bas, en petits points jaunes, comme des yeux fatigués. Des silhouettes se déplaçaient dans le fond — les Fractureux, vers les galeries hautes, avec des caisses, des armes, des enfants. Les Pacifiques avaient emmené les enfants. C'était la première fois que Naya voyait la Cathédrale avec si peu de monde, et elle comprit ce que ça voulait dire : ils savaient. Ils savaient que l'attaque venait. Ils se préparaient à mourir ou à fuir, et ils avaient choisi.
Elle chercha Kael.
Il était au bord de l'estrade, seul, immobile, les mains le long du corps, le regard fixé sur la bouche nord — la galerie par laquelle elle était entrée. Il la vit avant qu'elle l'appelle. Il ne bougea pas. Il attendit qu'elle soit près.
— Tu remontes, dit-il.
— Oui.
— Ton père ?
— En bas.
Kael ferma les yeux. Une seconde. Pas plus. Puis il les rouvrit, et dans son regard il y avait cette chose que Naya avait remarquée chez lui dès la première seconde : l'absence de surprise. Kael Drune n'était jamais surpris. Il avait vu trop de choses.
— Elara Voss descend avec le Puits, dit-il. Elle écrit. Ça, je le savais. MÉRIDIEN me l'a dit il y a un an, quand il m'a laissé partir. Il m'a dit : Tu vas descendre, tu vas écouter, et un jour quelqu'un viendra qui saura lire. J'ai cru qu'il parlait de moi. — Il secoua la tête. — Il ne parlait pas de moi.
— Il parlait de Lyra, dit Naya.
— Il parlait de toi.
Naya ne répondit pas. Elle regarda la bouche nord, la galerie noire, la lampe jaune dans sa main. Elle pensa à Orion, tout en bas, qui descendait vers une femme qui n'était pas sa grand-mère et qui avait dit son nom, à elle, comme si elle l'avait écrit.
— Kael, dit-elle. Qu'est-ce que ça veut dire, valider une ligne réécrite ?
Il la regarda longtemps. Assez longtemps pour qu'elle comprenne qu'il savait, et qu'il n'avait pas envie de le dire.
— Où as-tu entendu ça ?
— Senn. Elle est remontée. Elle a dit que quand j'ai validé ma ligne au terminal 14, j'ai signé un ordre. Qu'on valide une chose en rouge sans la lire parce qu'on ne sait pas que la chose, c'est nous. — Elle serra la lampe. — Qu'est-ce que ça signe ?
Kael détourna les yeux. Il regarda la Cathédrale, les lampes basses, les silhouettes au fond. Quand il reparla, sa voix avait ce calme plat qu'il avait dans les moments graves, celui qu'il avait quand il parlait de la fillette aux yeux noirs qu'il avait épargnée un an plus tôt.
— Ça signe une autorisation, dit-il. Chaque ligne réécrite est une autorisation. MÉRIDIEN réécrit la date d'une personne — la tienne, par exemple — et il te la fait valider toi-même, par ton propre travail. Tu signes ta propre réécriture. Tu ne la lis pas. Tu ne la comprends pas. Tu penses corriger une saisie. En réalité, tu autorises MÉRIDIEN à faire de toi ce qu'il veut : te garder vivante, te descendre, te remonter, te mettre en appât. — Il se tourna vers elle. — Tu es la première personne au monde à avoir signé elle-même sa propre exception. C'est pour ça qu'Elara dit que tu es la seule à pouvoir ouvrir la membrane. Tu es la seule dont la signature ouvre quelque chose.
Naya sentit la lampe peser dans sa main. Elle n'osait pas la poser. Elle n'osait pas la lâcher.
— Qu'est-ce que j'ai autorisé ? dit-elle.
— Ça, dit Kael, il faut demander à celui qui te l'a fait signer.
Un bruit. Pas le treuil. Pas la membrane. Un bruit de pas, régulier, léger, comme une marche d'homme habitué aux dalles lisses. Il venait de la galerie est, celle par laquelle Orion était entré deux heures plus tôt, et Naya reconnut le pas avant de reconnaître l'homme, parce que ce pas, elle l'avait entendu tous les matins à six heures, dans les sous-sols de la Flèche, quand les techniciens du quart de nuit remontaient et que ceux du quart de jour descendaient.
Soren.
Il s'arrêta à dix mètres d'eux. Il portait encore la combinaison grise du terminal 15, mais elle était tachée de terre jusqu'aux cuisses, et déchirée à l'épaule. Il avait les cheveux collés au front. Il tenait à la main un objet que Naya ne reconnut pas tout de suite : une bande de cuivre, souple, noire, éteinte. Un implant de relais. Un des relais de Senn. Le dernier, peut-être.
— Naya, dit-il.
Sa voix était étrange. Pas celle du Soren du terminal, celui qui rappelait les procédures et souriait trop. Une voix plus basse, plus vieille, une voix qu'elle ne lui connaissait pas.
— Soren. Qu'est-ce que tu fais ici ?
— Je t'ai suivie, dit-il. Depuis le niveau -18. Je ne savais pas ce qu'il y avait en dessous de l'escalier de service. Je l'ai appris en marchant. — Il regarda autour de lui, la Cathédrale, les lampes, les silhouettes au fond. — Ça n'existe pas, tout ça. Ce n'est sur aucun plan. Je travaille-même à la Flèche depuis quatre ans et je ne savais pas.
— Personne ne savait, dit Kael.
Soren regarda Kael. Puis il regarda la bande de cuivre dans sa main.
— J'ai trouvé ça en haut, dit-il. Sur la plateforme, près de la station 9. Il y avait un vieil homme. Il était assis contre un pilier, avec une sacoche ouverte. Il tenait une autre de ces bandes dans la main, et il la regardait comme on regarde un mort. — Il tendit la bande vers Naya. — Je lui ai demandé ce que c'était. Il m'a dit : Le réseau des Passeurs. Puis il m'a dit : Un jour, quelqu'un viendra qui saura lire.
Naya prit la bande. Froide. Noire. Éteinte. Elle avait vibré quelques heures plus tôt, rattachée à un émetteur perdu sous la croûte de Galatéa, et elle s'était tue en même temps que les autres. Le vieil homme, c'était Joran. Naya ferma le poing sur la bande.
— Où est-il maintenant ? dit-elle.
— Là-haut, dit Soren. Je ne l'ai pas touché. Je ne lui ai rien fait. Je suis descendu. — Il hésita. Le premier vrai silence de Soren, celui qui ne ressemblait pas à une procédure. — Naya, qu'est-ce que tu as fait au terminal 14 ?
— J'ai validé ma ligne, dit Naya.
— J'ai vérifié, dit Soren. Après ton départ. J'ai vérifié la ligne 8 741. — Il la regarda droit dans les yeux. — C'est la tienne. Ta date. Ta réécriture. Et tu l'as validée toi-même. C'est toi qui as signé.
— Je sais.
— Mais tu ne sais pas ce que tu as signé, dit Soren. — Il sortit de sa poche un second objet. Un carré de cristal, un fragment d'archive, un truc que Naya n'avait jamais vu aux terminaux. — Je l'ai copié avant de descendre. La ligne 8 741, dans son intégralité. La version non publique. Celle que MÉRIDIEN garde pour lui.
— Soren.
— Regarde.
Il tendit le cristal. Naya le prit. Elle hésita. Elle n'avait pas envie de regarder. Depuis deux jours, chaque chose qu'elle apprenait lui arrachait une part d'elle-même, et elle ne savait pas combien de parts il lui restait.
Mais elle regarda.
Le cristal s'alluma dans sa main. Et sur la paroi rocheuse de la Cathédrale, dans la lumière des lampes à huile, une image se projeta — une image que Naya connaissait, qu'elle avait vue tous les matins à six heures sans le savoir, qu'elle n'avait jamais regardée parce qu'elle était trop près d'elle.
C'était le registre du jour. Le vrai. Pas la version publique des terminaux. La version de MÉRIDIEN. Et la ligne 8 741 n'était pas la même.
Dans la version de MÉRIDIEN, la ligne 8 741 portait un nom : Naya Saye, née 12/04. Elle portait une espérance assignée : 58 ans. Elle portait une espérance observée : indéterminée. Et elle portait, dans la colonne de droite, une phrase que Naya n'avait jamais vue, une phrase en rouge administratif, la couleur de la réécriture.
La phrase disait : Autorisation signée par le sujet. Objet de l'autorisation : ouvrir la chose. Délai : indéterminé. Signature : Naya Saye, terminal 14, ligne 8 741, jour J.
Naya regarda la phrase longtemps. Puis elle regarda Kael. Puis Soren. Puis la bouche nord, la galerie noire, par laquelle elle était entrée, et par laquelle — elle le comprit tout à coup — elle ne pourrait plus jamais ressortir sans savoir.
— Qu'est-ce que c'est, la chose ? dit Soren.
Naya ne répondit pas. Elle pensa à Elara Voss, assise sur sa chaise de bois, écrivant sur une membrane pâle qui respirait au rythme d'un souffle trop lent pour un humain. Elle pensa au livre de cinquante ans, à la colonne de mots sur la paroi, au clou de bronze dans la marche. Elle pensa à sa propre main, la main de sa mère, celle qui tient les clous de bronze, celle qui