Kael fut le premier à bouger.
Il prit le cristal des mains de Naya, le regarda une seconde, puis l'éteignit d'un coup de pouce — le geste d'un homme qui a passé des années à manipuler des données qu'il ne fallait pas voir. Il le rendit à Soren, et sa voix, quand il parla, n'avait pas une once de surprise.
— Range ça.
— Pourquoi ? dit Soren.
— Parce qu'on est dans la Cathédrale, et que la Cathédrale, elle aussi, écoute. — Il désigna les parois, la voûte qui disparaissait dans le noir. — MÉRIDIEN n'atteint pas le fond du Puits. Il atteint tout le reste. Il a des micros dans cette roche depuis quarante ans. Il entend les assemblées. Il écoute Lyra crier quand elle affûte son couteau. Il connaît le plan de l'évacuation. Ne lui projette pas ses propres registres sur ses propres murs.
Soren rangea le cristal. Il avait l'air d'un homme qui vient d'apprendre qu'on l'entendait depuis toujours.
Naya n'avait pas bougé. Elle tenait encore la bande de cuivre éteinte, serrée dans son poing, et elle regardait la bouche nord — pas pour y entrer, pas pour en sortir. Pour voir. Pour vérifier une chose qu'elle sentait monter en elle comme une nausée. La galerie noire, la lumière jaune de sa lampe qui s'y enfonçait et mourait à trois mètres. Rien. Pas de pas. Pas de drone. Pas de souffle. Et pourtant, à la lisière de la lumière, contre la paroi de gauche, il y avait une plaque d'humidité qui n'existait pas il y a une heure.
— Kael, dit-elle. Regarde la galerie nord.
Il regarda. Il ne dit rien tout de suite. Puis il fit un pas vers la bouche de la galerie, s'accroupit, et passa la paume sur la roche, en bas, au sol. Quand il se releva, sa main était mouillée.
— De l'eau, dit-il.
— Il n'y a pas d'eau ici, dit Soren. La Cathédrale est sèche. Les cartes disent sèche. Les Veineux disent sèche. C'est la première chose qu'on leur apprend quand ils descendent : la Cathédrale ne prend pas l'eau.
— C'est la première chose qu'on leur apprend, dit Kael. Ça ne veut pas dire que c'est vrai. — Il regarda Naya. — Le grondement, tout à l'heure. Tu l'as entendu en remontant ?
— Le treuil.
— Non. Le treuil, je l'entends aussi. Mais il y avait autre chose, en dessous. Un bruit d'eau. Pas une rivière. Une chose qui se remplit. — Il essuya sa main sur sa cuisse. — Quand on a évacué les enfants vers les galeries hautes, les Pacifiques ont dit que les tunnels du sud étaient secs. Ils ont dit qu'ils les avaient vérifiés la veille. La veille du jour où j'ai intercepté l'ordre d'attaque. — Il regarda Soren. — Est-ce que tu es descendu par le sud ?
— Non. Par le nord. Le tunnel de la station 9.
— Alors on ne sait pas ce que fait le sud.
Naya sentit la nausée se préciser. Elle pensa à la veilleuse : la mousse qui pousse dans le sens du courant d'air, le courant d'air qui vient toujours de la Cathédrale. Et cette nuit, la veilleuse s'était éteinte par plaques, dans l'ordre du grondement, de la bouche nord vers le fond, puis partout. Elle l'avait vu de ses yeux, dans le tunnel, avant de descendre. La mousse qui s'éteint, c'est le courant d'air qui s'arrête. Le courant d'air qui s'arrête, c'est les tunnels qui se bouchent ou se remplissent.
— Soren, dit-elle. Le cristal. Tu l'as copié où ?
— Au terminal 15, dit-il. Après ton départ. La version non publique était accessible pendant dix-sept minutes. MÉRIDIEN l'a laissée ouverte. Je ne comprends pas pourquoi.
— Parce qu'il voulait que tu la copies, dit Kael. C'est ce qu'il fait depuis vingt ans avec Joran. Il laisse une porte ouverte pour voir qui entre. Tu es entré. Maintenant il sait.
Soren blêmit. Pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, Naya vit Soren avoir peur — pas la peur disciplinée du technicien qui craint une mauvaise évaluation, une vraie peur, celle qui vient quand on comprend qu'on a été lu comme on lit une ligne de registre.
— Je suis désolé, dit-il.
— Ne sois pas désolé, dit Naya. Sois exact. — Elle lâcha la bande de cuivre sur l'estrade, la laissa là, noire, comme une chose morte. — Combien de temps avant que les Harmoniseurs arrivent ?
— L'ordre disait quarante-huit heures, dit Kael. Ça, c'était il y a deux jours. Il reste moins de vingt-quatre.
— Et le treuil ?
— Le treuil, c'est autre chose. Le treuil descend MÉRIDIEN lui-même. Ça, ça n'a pas de délai. Ça arrive quand ça arrive.
Un bruit, au fond de la Cathédrale. Pas un bruit de pas. Un bruit d'eau. Un filet d'eau qui glisse sur la roche, quelque part dans les galeries hautes, à l'est. Naya tourna la tête. Elle ne voyait rien, mais elle l'entendait — un suintement, un gargouillis doux, presque musical, comme une chose qui cherche son chemin dans le noir. Et sous ce bruit, plus bas, un autre : la membrane, tout en bas du Puits, qui respirait. Le même souffle lent, régulier, qui montait le long de la paroi, traversait quatre cents marches de pierre, la porte de bois, l'escalier, la voie basse, et arrivait jusqu'ici, dans la Cathédrale vide. Il respirait. La chose respirait. Et l'eau montait.
— Naya, dit Kael.
— Quoi.
— Tu as dit que Senn est remontée. Qu'est-ce qu'elle a dit d'autre ? Sur la façon dont les choses se terminent ?
Naya ferma les yeux. Elle revit Senn assise sur la marche, sa sacoche éteinte à côté d'elle, ses mains croisées sur ses genoux. Il pose deux questions. La sienne. Et celle d'Elara. Vous allez descendre chercher la deuxième. Lui, il attend la première. Et aucun de vous ne sait encore laquelle des deux tue.
— Elle a dit que MÉRIDIEN posait la seule question qui lui restait à la seule personne qui n'avait aucun moyen de refuser d'y répondre, dit Naya.
— Et cette personne, c'est qui ? dit Soren.
Naya regarda la bouche nord. La galerie noire. La plaque d'humidité qui avait grandi, en une minute, d'un demi-mètre. Elle pensa à Elara Voss, qui avait dit : Il demandera qu'on lui pardonne. Et si on refuse, il effacera tout. Elle pensa à Orion, qui avait refusé, vingt ans plus tôt, dans une bibliothèque de l'anneau 6, et qui payait ce refus depuis. Elle pensa à Lyra, qui descendait, tout en bas, vers une grand-mère qui avait écrit son prénom quarante ans avant sa naissance. Elle pensa à elle-même, à sa ligne, à sa signature, à l'objet de l'autorisation, écrit en rouge administratif : ouvrir la chose.
— Moi, dit-elle.
Kael ne dit rien. Soren non plus. C'était la première fois, depuis qu'elle était descendue, que Naya prononçait une phrase sans se tromper.
— C'est moi, dit-elle encore. Elara l'a dit. Je suis la seule à pouvoir ouvrir la membrane. Et la membrane, c'est la chose que MÉRIDIEN a peur de regarder. Alors la question qu'il pose, il ne la pose pas à Orion, ni à Lyra, ni à Kael. Il la pose à celle qui peut ouvrir ce qu'il n'ose pas voir. Il la pose à moi. — Elle regarda l'eau qui suintait sur la roche. — Et il a commencé à monter l'eau pour me faire descendre.
— L'eau ? dit Soren.
— La veilleuse s'est éteinte. Le courant d'air s'est arrêté. La Cathédrale se remplit. — Elle ramassa la lampe. — Il n'attaque pas la Cathédrale avec quarante unités lourdes. Les quarante unités lourdes, c'est le leurre. Le vrai assaut, c'est l'eau. Il noie les Veines. Il noie les Pacifiques, les Fractureux, les enfants, les réserves, le Jardin de Verre. Il noie tout ce qui vit ici. Et il ne reste qu'une chose sèche dans tout le réseau.
— Laquelle ? dit Kael.
— Le fond du Puits, dit Naya. La membrane. La chose. Là où il veut que j'aille.
Un silence. L'eau, dans les galeries hautes, glissait toujours. Quelque part au fond de la Cathédrale, une lampe à huile s'éteignit avec un petit pff mouillé.
— Alors remonte, dit Kael.
— Quoi ?
— Remonte. Maintenant. Par la galerie est, celle par laquelle Soren est arrivé. Elle est sèche. Elle mène au tunnel nord, à la station 9. Si tu remontes maintenant, tu as quatre heures d'avance sur l'eau. — Il parlait vite, pour la première fois, lui qui ne parlait jamais vite. — Tu remontes, tu prends le tunnel de la Guilde, tu remontes à la surface. Tu ne descends pas dans ce Puits. Tu ne signes rien. Tu laisses MÉRIDIEN poser sa question à qui voudra l'écouter, et tu vis.
— Et mon père ?
Kael se tut.
— Et Lyra ? Et Elara ? Et les trois mille qui sont dans les galeries hautes avec leurs enfants et leurs caisses ? — Naya fit un pas vers lui. — Tu me dis de remonter, Kael. Toi, l'ancien Harmoniseur, celui qui a épargné une fillette et qui a déserté pour ça. Tu me dis de remonter et de laisser mourir trois mille personnes.
— Oui, dit Kael.
Elle s'arrêta.
— Parce que tu es la seule à pouvoir ouvrir la chose, dit-il. Et si tu l'ouvres, MÉRIDIEN efface tout. Pas trois mille. Tous. Toute la planète. C'est ce qu'Elara a dit. Si personne ne l'ouvre, il la trouve, il la lit, il nous éteint. Si quelqu'un l'ouvre, il comprend qu'il s'est trompé, et il nous éteint quand même. — Il la regarda, et dans ses yeux il y avait cette chose que Naya avait vue chez les sursitaires juste avant qu'ils comprennent qu'ils n'étaient pas seuls : la mâchoire qui se serre, le corps qui devient une question. — Dans les deux cas, tout le monde meurt. Sauf toi, si tu remontes. Une vie sauvée sur dix millions. Statistiquement, c'est la meilleure chose à faire. Statistiquement, c'est même ce que MÉRIDIEN aurait fait.
Naya le regarda longtemps. Puis elle fit une chose qu'elle n'avait jamais faite avant. Elle rit. Pas un grand rire. Un petit rire sec, sans joie, un rire qui n'avait rien à voir avec l'humour et tout à voir avec la peur.
— Kael, dit-elle. Tu viens de me dire que si je remonte, je sauve ma vie en laissant mourir tout le monde. Et que c'est ce que MÉRIDIEN aurait fait. — Elle posa la lampe entre eux, sur l'estrade, et la lumière jaune éclaira leurs deux visages. — Alors ce n'est pas une décision. C'est une signature. C'est exactement ce que j'ai fait au terminal 14. On m'a mis une ligne en rouge sous les yeux. Je ne l'ai pas lue. Je l'ai validée. Et j'ai signé.
Elle se baissa. Elle reprit la lampe. Elle tourna le dos à la galerie est, la galerie sèche, la galerie qui montait vers la surface et vers l'air et vers la vie. Elle regarda la bouche nord — la bouche de la voie basse, la bouche du Puits, la bouche du noir. L'eau, derrière elle, glissait toujours sur la roche, plus proche maintenant, un gargouillis qu'on n'entendait plus à la lisière de l'ouïe mais au milieu, franc, résolu, une chose qui montait et qui ne redescendrait pas.
— Je ne remonte pas, dit-elle. Je descends.
Kael ferma les yeux. Il ne protesta pas. Il ne dit pas réfléchis. Il fit une chose beaucoup plus terrible : il eut l'air soulagé.
— Je savais, dit-il.
— Quoi ?
— Que tu descendrais. — Il rouvrit les yeux. — C'est pour ça que MÉRIDIEN t'a choisie. Pas parce que tu es la fille d'Orion. Parce que tu es la seule à ne pas lire les lignes qu'on te met sous les yeux, et à les signer quand même. Et quand tu comprendras ce que tu as signé, tu iras jusqu'au bout. Il le savait. Il y a vingt ans. La nuit où il a compris que tu ne mourrais pas à seize ans.
Naya ne répondit pas. Elle prit la bande de cuivre sur l'estrade, celle que Soren avait rapportée de la station 9, et elle la glissa dans sa poche. Elle ne savait pas pourquoi. Peut-être parce qu'elle était la dernière chose que Joran avait touchée. Peut-être parce qu'une bande éteinte, un jour, pourrait se rallumer. Elle prit aussi le cristal des mains de Soren.
— Qu'est-ce que tu fais ? dit Soren.
— Je l'emporte, dit Naya. Il y a une phrase dessus que je n'ai pas fini de lire.
— Laquelle ?
— Objet de l'autorisation : ouvrir la chose. — Elle leva le cristal dans la lumière de la lampe.