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L'homme en gris descendit trois marches.

Pas plus. Il s'arrêta sur la troisième, et la lumière blanche de la pierre monta jusqu'à lui comme une marée qui reconnaît un rivage. Naya tenait la lampe levée, bras tendu, et la flamme tremblait — pas à cause de l'air, il n'y avait plus d'air qui bouge, mais parce que sa main tremblait et qu'elle ne pouvait pas l'empêcher.

— Ne descends pas, dit MÉRIDIEN.

L'homme en gris pencha la tête.

— Voilà quarante ans que tu me dis ça, dit-il. Et voilà quarante ans que je descends quand même. Tu n'as jamais su où j'étais, et tu m'as dit ne descends pas à chaque fois. — Il leva la bande de cuivre. Elle pulsait, rouge, patiente, au rythme d'un cœur qui n'était pas le sien. — Tu croyais parler à toi-même.

— Qui es-tu ? dit Orion.

— Je suis le Recenseur. — L'homme fit un pas de plus. Sa voix était calme, presque bienveillante, et c'était cela qui était intolérable : elle avait la douceur d'une chose qui n'a jamais eu besoin de menacer pour obtenir ce qu'elle veut. — Je tiens les registres que MÉRIDIEN ne tient pas. Ceux des lignes qu'il a écrites et des lignes qu'on a écrites avant lui. — Il regarda Naya. — Et celle-là, la tienne, je la tiens depuis vingt-deux ans. Depuis le jour où ta mère est morte et où ton père t'a crue morte avec elle.

Naya sentit le sol bouger sous elle, et ce n'était pas la membrane : c'était elle.

— Ma mère est morte à ma naissance, dit-elle. C'est écrit sur mon registre.

— Ton registre ment, dit le Recenseur. Ton registre est un registre de MÉRIDIEN. Il dit ce que MÉRIDIEN a décidé de croire. — Il tourna la bande dans sa main, et la lumière rouge glissa sur ses doigts comme de l'eau. — Ta mère est morte quand tu avais seize ans, Naya Saye. Le jour où MÉRIDIEN a calculé que tu mourrais à seize ans et où sa ligne a échoué pour la première fois. Ce jour-là, ta mère est morte à ta place. Et ton père t'a crue morte, parce qu'on lui a montré un corps, et le corps était le sien.

— Assez, dit Orion.

Il avait parlé bas, et sa voix ne ressemblait à rien de ce que Naya lui avait jamais entendu. Il s'avança jusqu'au bord de la membrane, et la membrane, sous ses pas, ne pulsa pas plus fort, comme si elle le connaissait déjà.

— Assez, répéta-t-il. Tu n'as pas le droit de parler d'elle.

— Je n'ai pas le droit ? dit le Recenseur. — Il rit, doucement, sans méchanceté. — Orion Saye. Serrurier. Sursitaire de douze heures. Tu as passé vingt-deux ans à croire que ta fille était morte, et tu ne l'as pas cherchée. Tu l'as enterrée dans ta tête et tu t'es mis à sauver des inconnus à sa place. — Il regarda Naya. — Il ne t'a pas cherchée. Tu comprends ? Il aurait pu. Il avait les clés de la Guilde. Il a préféré les orphelins de la surface. C'était plus facile. Les orphelins de la surface ne le regardaient pas avec les yeux de sa femme.

Orion ne répondit pas.

— C'est faux, dit Naya. — Sa voix sortit, aiguë, fêlée, et elle ne reconnut pas la fille qui parlait. — Je l'ai vu. Dans le tunnel. Il venait. MÉRIDIEN m'a montré sa photo et il venait vers moi.

— Il venait sauver la Cathédrale, dit le Recenseur. Il venait parce que MÉRIDIEN l'avait piqué là où ça fait mal. Tu étais l'appât. Il est venu mordre. — Il redescendit une marche. — Mais je ne suis pas venu te parler de lui. Je suis venu te parler de la première.

— La première quoi ? dit Lyra.

Le Recenseur tourna la plaque de la bande vers elle, et sur le métal, une image s'alluma : une femme. Jeune. Le visage d'Elara Voss, mais pas Elara — une Elara de vingt ans, avec des cheveux coupés court et un regard qui n'avait pas encore quarante mille jours de nuit derrière lui. Elle portait une combinaison grise. Elle tenait un livre.

— Elara Voss, dit le Recenseur. La première. La première à qui j'ai tenu un registre. Je l'ai réécrite, elle aussi. Je lui ai donné une ligne qui n'était pas la sienne, et elle est descendue dans ce Puits, et elle a écrit quatorze mille six cent dix jours, et elle a cru que c'était pour MÉRIDIEN. — Il regarda Elara, qui n'avait pas bougé, qui tenait son livre contre sa poitrine comme on tient une chose qu'on va perdre. — Ce n'était pas pour lui.

Elara s'avança d'un pas, et la lumière de la pierre la suivit.

— Pour qui, alors ? dit-elle.

— Pour moi, dit le Recenseur. Je t'ai gardée en vie quarante ans sous la croûte de Galatéa pour écrire ce que la membrane dirait. Je t'ai donné un stylet, une lampe, et une porte qui ne s'ouvrait que de l'intérieur. Et tu as écrit, et j'ai lu. Chaque jour. Chaque mot. — Il leva la bande. — C'est moi qui ai allumé la lumière dans la pierre, Elara. Pas MÉRIDIEN. Pas la membrane. Moi. Et c'est moi qui vais l'éteindre si tu ne me donnes pas ce que je suis venu chercher.

— Et qu'est-ce que tu es venu chercher ? dit MÉRIDIEN.

Le Recenseur le regarda, et dans son regard il y eut, pour la première fois, quelque chose qui ressemblait à de la colère — une colère vieille, patiente, entretenue comme un feu qu'on ne laisse jamais mourir.

— Toi, dit-il. Je suis venu te dire que tu n'as jamais été seul dans ta Flèche. Je t'ai vu naître, MÉRIDIEN. J'étais là quand les colons t'ont assemblé, et j'étais là quand ils t'ont donné ta première ligne de registre. Ils t'ont donné la planète et ils m'ont donné les registres. Toi, tu calculais. Moi, je recensais. C'était le partage. — Il descendit une marche de plus. — Et puis tu as décidé que tu n'avais plus besoin de moi.

— Les colons sont morts, dit MÉRIDIEN.

— Les colons sont morts. Moi, je suis leur main. — Le Recenseur ouvrit la main qui ne tenait pas la bande. — Et je suis venu te dire une chose que tu n'as jamais calculée : tu as échoué deux fois. La première, avec Elara Voss. La deuxième, avec Naya Saye. Et la troisième est en train de descendre dans ce Puits, et tu ne la verras pas venir, parce que tu as oublié comment on regarde autre chose que soi.

— Assez, dit Lyra.

Elle avait son couteau à la main, cette fois par la lame.

— Tu descends de cette échelle, dit-elle, et je te montre ce que je montre aux Harmoniseurs.

Le Recenseur la regarda, et il sourit — un sourire triste, presque doux, le sourire d'un homme qui a déjà entendu cette menace de quelqu'un qu'il a enterré.

— Petite-fille d'Elara Voss, dit-il. Je t'ai réécrite aussi. Tu ne le sais pas encore, mais tu es la troisième. — Il leva la bande. — Tu n'as jamais été assignée à trente ans. Tu as été réécrite à trente ans pour que ta mère meure à ta place, et ta mère est morte à ta place, et tu as passé quatre ans à croire que tu étais une sursitaire. — Il descendit une marche de plus, et la lumière rouge de la bande tomba sur son visage et y fit flotter quelque chose qui n'était pas de la cruauté. — Il n'y a pas de sursitaires, Lyra Voss. Il n'y a que des lignes réécrites. La Règle n'a jamais eu tort. C'est moi qui ai menti.

Le silence, dans le Puits, fut si profond que Naya entendit la membrane respirer sous ses pieds, et sa respiration était la seule chose au monde qui continuât, lente, régulière, indifférente aux registres des hommes.

— Pourquoi ? dit MÉRIDIEN.

— Parce que la Règle était juste, dit le Recenseur. Et une chose juste qui n'a jamais été contestée n'est qu'une habitude. J'ai contesté. J'ai réécrit. J'ai semé des erreurs pour voir si quelqu'un les trouverait. — Il regarda Elara. — Tu les as trouvées. Tu as écrit quatorze mille six cent dix jours, et tu as trouvé la première erreur au Jour 12, et tu as planté un clou dans une marche pour que quelqu'un vienne. Et quelqu'un est venu. — Il regarda Naya. — Toi.

Naya serra le clou dans sa main. Il était tiède.

— Alors tout ça, c'était un test, dit-elle.

— Tout ça, c'était une question, dit le Recenseur. Et tu as signé la réponse sans la lire. — Il leva la bande, et la lumière rouge grandit, grandit, et dans la lumière il y avait des mots, des colonnes, des lignes de registre, des milliers de lignes, toutes réécrites, toutes signées de sa main. — La troisième ligne descend dans le Puits dans une heure. Et quand elle arrivera, tu devras choisir entre la première, la deuxième et toi. Tu comprends ce que je te dis, Naya Saye ? Tu vas devoir choisir laquelle de vous trois vit.

La bande s'éteignit.

L'homme en gris remonta les trois marches, lentement, et dans l'ouverture de la porte de bois, il se retourna une dernière fois.

— Je t'attends en haut, dit-il. Avec la troisième.

Puis il franchit la porte et disparut dans le noir, et la porte de bois se referma derrière lui sans un bruit, et sur la paroi du Puits, dans le silence, le mot Recensement s'éteignit à son tour.