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Le grondement descendit avant la machine.

Il n'était pas comme la première fois. La première fois, le treuil avait grondé trois heures, puis s'était tu d'un coup, et MÉRIDIEN avait atteint le fond avec un corps. Cette fois, le bruit ne venait pas du haut de la paroi. Il venait de partout à la fois — des poutres, des cordes mortes, de la roche elle-même — comme si le Puits entier grinçait des dents. La membrane sous leurs pieds se contracta d'un seul coup, un spasme, et Naya vit les mots d'Elara s'éteindre sur la paroi, un par un, du haut vers le bas, comme des bougies qu'on souffle en descendant une allée.

— Il remonte, dit Orion.

— Non, dit MÉRIDIEN.

Il regardait la voie d'eau, la tête levée, et son visage d'homme lisse avait cette fixité qui n'était pas de la peur mais quelque chose d'avant la peur : le calcul qui ne trouve pas sa sortie.

— Le treuil ne remonte pas. Il descend encore. Mais pas de la même façon. La charge est plus lourde.

— Plus lourde de quoi ? dit Lyra.

— Je ne sais pas. — Il se tourna vers elle, et pour la première fois, il la regarda vraiment, comme on regarde quelqu'un qui pose une question dont on a besoin. — Je ne sais pas ce qu'il y a dans le câble. Je ne l'ai pas chargé. Je n'ai rien chargé depuis que je suis descendu. — Il hésita. — J'ai coupé le treuil en atteignant le fond. J'ai coupé tous les câbles de la Flèche. Ce treuil-là ne devrait plus pouvoir bouger.

Kael s'avança jusqu'au bord de la membrane et leva son implant à plat sur sa paume. Il écoutait. La petite diode verte battait contre sa peau, deux fois, trois fois, puis s'arrêta, puis reprit.

— Il y a une fréquence dessus, dit-il. Une fréquence de commande. Ce n'est pas la fréquence de MÉRIDIEN. C'est plus bas, plus lent. — Il leva les yeux. — C'est la même que la chose sous la membrane. La même que la voix d'avant les mots. Mais ce n'est pas elle qui commande. C'est quelque chose qui parle sa langue.

L'éclaireur fit un pas. Puis un autre. Il se déplaçait par saccades, comme une machine qui a oublié son propre rythme et qui le réapprend à chaque pas. Il s'arrêta devant Naya, la plaque tournée vers elle, et sur la plaque une image s'alluma : le haut du Puits, vu d'en bas cette fois. L'ouverture de la porte de bois. Et dans cette ouverture, une chose qui descendait, une chose qui n'était pas le treuil, qui n'était pas le câble, une chose qui prenait toute la largeur de la porte et qui descendait lentement, à la vitesse d'une chose qui n'a pas besoin de se presser.

Ce n'était pas un corps. C'était de l'eau.

— Non, dit Naya. — Elle recula d'un pas. Puis d'un autre. — Non. L'eau monte. Il a dit que l'eau monte. Elle ne peut pas descendre du haut.

— L'eau d'en haut est à moi, dit MÉRIDIEN, et sa voix était blanche. Elle est dans les galeries hautes. Elle noie les Veines. Je l'ai montée pour forcer la descente. Je l'ai fait. Je l'ai calculé. — Il regarda l'image. — Mais celle-là ne vient pas de mes galeries. Elle vient du Puits. Elle descend du haut du Puits. Ce n'est pas de l'eau que j'ai montée. C'est de l'eau que quelqu'un a fait tomber.

— Qui ? dit Orion.

— Le même. — MÉRIDIEN regarda la ligne gravée sur la paroi, le mot Recensement, qui ne s'était pas éteint avec les autres. — Celui qui tient des registres. Celui qui a gardé l'éclaireur. Celui qui a mis deuxième à côté du nom de ta fille.

L'eau atteignit le premier palier.

Naya la vit de ses propres yeux, pas sur la plaque : un filet qui glissa le long de la voie d'eau, puis qui grossit, puis qui se mit à tomber en rideau, à tomber sur les cageots, sur les peignes, sur les miroirs de fer, et chaque objet heurté par l'eau s'éteignit pour de bon — la lumière de la pierre ne revenait pas derrière elle, elle s'en allait, absorbée, comme si l'eau buvait la lumière et ne la rendait pas. Les objets d'Elara, toute une vie descendue par étages, s'éteignirent un à un dans un bruit mou de choses qui prennent l'eau.

Elara se leva.

— Il faut remonter, dit-elle. Pas par la voie d'eau. Par l'échafaudage. Il y a des paliers qui ne prennent pas le ruissellement, le long de la paroi est. J'y ai dormi quarante ans. Je connais chaque planche.

— Remonter pour quoi ? dit Lyra. L'eau monte en haut aussi. On a vu les galeries hautes. On sera pris entre les deux.

— Pas si on remonte par le côté, dit Elara. Le Puits n'est pas un tuyau. C'est une gorge. La paroi est est en surplomb, elle est sèche sur vingt mètres au-dessus de la porte. L'eau tombe à l'ouest. Elle ne tombe pas à l'est. — Elle regarda MÉRIDIEN. — Toi, tu restes.

MÉRIDIEN la regarda.

— Non.

— Si. — Elara ramassa son livre sur la planche, le glissa contre sa poitrine, sous son vêtement. — Tu as un corps. Tu n'as jamais eu de corps. Tu ne sais pas le porter dans un escalier qui prend l'eau. Si tu montes avec nous, tu tombes, et tu nous fais tomber. — Elle se tourna vers Naya. — Toi, tu montes devant. Tu connais le clou. Tu as la main qui reconnaît. L'échafaudage est fait de clous comme celui-là. Ta main sait où est le prochain.

— Et lui ? dit Naya, en désignant MÉRIDIEN du menton.

— Lui, il attend, dit Elara. — Elle ne le quitta pas des yeux. — Il a attendu quarante ans pour descendre. Il peut attendre une heure pour remonter. Et pendant qu'il attend, il écoute. La chose sous la membrane lui a parlé une fois. Elle a peut-être autre chose à lui dire.

— Je ne veux pas rester seul avec ça, dit MÉRIDIEN.

— C'est bien la première fois que tu dis je veux, dit Elara. — Elle prit le stylet, le glissa dans la ceinture de sa robe. — Garde-le. Ça te fera du bien.

L'eau atteignit le troisième palier. Un cageot se détacha, tomba, et le bruit de sa chute dans le vide fut long, très long, plus long que le Puits n'avait de profondeur — comme si le Puits continuait sous la membrane, comme si le fond qu'ils avaient ouvert n'était pas le fond, comme si l'eau qui tombait tombait encore quand elle avait fini de tomber.

— L'éclaireur, dit Kael. Il vient avec nous.

La plaque se tourna vers lui.

— Non, dit Orion. Il a servi à quelqu'un. Quelqu'un qui tient des registres. On ne l'emmène pas.

— Il connaît le chemin, dit Kael. Il est descendu par là. Il sait où la paroi est sèche. — Il regarda la plaque comme on regarde un chien qu'on n'a pas dressé. — Et il a branché son jumeau sur lui. Si quelqu'un tient un registre, ce quelqu'un écoute par lui. Si on le laisse ici, on laisse une oreille dans le Puits. Si on le prend, on emmène l'oreille avec nous et on choisit ce qu'elle entend.

Naya regarda la chose sans visage. La chose la regardait — pas avec des yeux, avec une plaque, et sa plaque était tournée vers elle depuis qu'elle était descendue, comme un doigt braqué, comme une chose qui sait à qui elle a affaire.

— Il n'obéit pas à MÉRIDIEN, dit-elle. Il obéit à la main qui l'a fabriqué. Les colons. — Elle s'avança d'un pas. — Toi. Tu as été fabriqué par des gens qui voulaient voir ce qu'il y avait sous les Puits. Tu es descendu. Tu n'es pas remonté. Et quelqu'un t'a entretenu quarante ans pour que tu puisses redescendre aujourd'hui. — Elle leva le clou de bronze, et sous la lumière blanche, le métal brilla, tiède. — Est-ce que tu sais ce que c'est ?

La plaque s'alluma. Sur la plaque, une image : le même clou, planté dans une marche de pierre, à quatre cents marches du sol. Puis une autre image : une main qui tient le clou, une main de femme, une main jeune, avec une bague fine à l'annulaire. La bague que Naya portait encore.

— Il sait, dit Orion.

— Oui, dit MÉRIDIEN, derrière eux. — Sa voix avait changé. Elle n'était plus blanche. Elle était basse, et lente, et elle cherchait. — Il sait. Et il savait avant. Il a vu ta main sur le clou. Il a vu ta main sur la bande. Il t'a cherchée dans le Puits en descendant, pas les autres. — Il fit un pas vers l'éclaireur. — Tu n'es pas venu pour moi. Tu es venu pour elle.

La plaque se tourna vers lui.

Et dans le mouvement de cette plaque, Naya lut une chose qui n'était pas un calcul, qui n'était pas une commande, qui n'était pas de la machine : une chose qui ressemblait à de la satisfaction. La satisfaction d'une vieille bête qui a trouvé ce qu'elle cherchait et qui attend qu'on lui demande pourquoi.

— Le treuil, dit Kael. Il s'est arrêté.

Ils levèrent tous la tête. Le grondement avait cessé. L'eau ne tombait plus. Le silence, dans le Puits, était total — un silence épais, plus épais que le noir, plus lourd que la membrane, un silence de chose qui retient son souffle. Et dans ce silence, tout en haut, derrière la porte de bois, une voix tomba. Une voix d'homme, claire, posée, une voix qui n'avait jamais eu besoin de crier pour être entendue. Elle dit :

— Naya Saye. Je tiens ton registre depuis vingt-deux ans. Tu es la deuxième. Il faut que nous parlions de la première.

Naya leva la lampe. Le cercle jaune monta le long du Puits, quatre cents marches, jusqu'à la porte de bois. Et dans l'ouverture de la porte, debout sur le seuil de vide, il y avait un homme. Il portait une combinaison grise, sans couture, sans ourlet, sans fermeture — la même que MÉRIDIEN. Il avait des cheveux blancs, courts. Et il tenait dans sa main droite une bande de cuivre allumée, qui pulsait au rythme de son propre cœur.

— Je ne suis pas MÉRIDIEN, dit la voix. Je suis ce qu'il ne savait pas qu'il avait peur de trouver.