← Retour au roman S’abonner ↓
Résumé du chapitre

Orion et Joran atteignent la station 9, abandonnée depuis quarante ans et surveillée par trois drones fureteurs. Joran ouvre un conduit d'aération hors de l'angle des drones ; Orion lui remet la clé de bronze destinée à Naya, avec la consigne de la donner à Lyra et de lui dire la vérité s'il ne remonte pas. Orion descend, traverse le quai dans l'angle mort des drones et entre dans le tunnel nord, où Joran le couvre depuis la plateforme. Dans le tunnel, Orion découvre la mousse phosphorescente dite « la veilleuse », qui pousse dans le sens du courant d'air venant de la Cathédrale. Un drone fureteur — qui n'aurait jamais dû descendre dans ce passage décrit comme « non cartographié » — passe à trois mètres de lui sans le détecter et poursuit vers la Cathédrale. Orion comprend que MÉRIDIEN a laissé volontairement ouverte la porte de service du niveau -18 pour voir qui la franchirait, et que le drone ne cherche peut-être pas Kael Drune mais quelqu'un qui vient d'entrer dans le tunnel : Naya. Il se remet en marche, plus vite, vers la Cathédrale.

La station 9 n’existait plus.

Orion s’arrêta au bout du couloir de maintenance, là où la galerie débouchait sur une plateforme de béton qui surplombait l’ancienne station. En dessous, dix mètres plus bas, un quai de métro abandonné s’étendait dans le noir, ses carreaux ébréchés, ses piliers rongés par l’humidité. Il y a quarante ans, la station 9 avait été un nœud du réseau de l’anneau 8 — un lieu de passage, de bruit, de vies pressées. Aujourd’hui, c’était une carcasse. Les lampes d’urgence crachaient une lumière jaune, par intermittence, comme une respiration malade.

— Les drones sont là, dit Joran.

Il avait chuchoté. Orion ne l’avait jamais entendu chuchoter, même dans les pires moments. Le vieil homme se tenait accroupi derrière une rambarde rouillée, sa clé de fer serrée contre sa poitrine, et il regardait en bas avec cette expression des gens qui n’ont pas mis les pieds dehors depuis vingt ans.

Orion suivit son regard. Trois points de lumière bleue flottaient au-dessus du quai, en formation triangulaire. Des drones fureteurs, petits, patients, tournant lentement sur eux-mêmes. Leurs faisceaux balayaient les tunnels latéraux — celui du nord, celui du sud, celui qui menait à la Guilde. Un piège classique : laissez le passage visible, mais surveillez-le en permanence.

— Il y a un vieux conduit d’aération, dit Joran.

— Où ?

— Derrière toi. À gauche. Il descend du plafond jusqu’au niveau du quai, à vingt mètres de la bouche nord. Il est étroit — je ne suis même pas sûr de pouvoir y passer — mais il n’est pas dans l’angle des drones.

Orion se retourna. Le conduit était là, une grille circulaire de soixante centimètres, scellée par la rouille, à hauteur du plafond. Il la fixa longtemps. Il avait passé vingt ans à chercher des portes, à en ouvrir, à en refermer. Il savait reconnaître un passage quand il en voyait un — et il savait aussi reconnaître ce qu’un passage pouvait coûter.

— Tu as soixante-sept ans, dit-il.

— Merci, je sais compter.

— Tu ne passeras pas là-dedans.

Joran haussa les épaules. Dans la lumière jaune de la galerie, son visage ressemblait à une carte ancienne — toutes ces rides, ce sont des routes qu’on a prises et qu’on ne reprendra plus.

— Alors je resterai en haut, dit-il. Je te couvrirai. Je connais les drones fureteurs — leurs cycles de balayage, leurs angles morts, leurs temps de recharge. J’ai passé vingt ans à lire des rapports. Ça sert enfin à quelque chose, non ?

Orion le regarda. Puis il sortit de sa poche la vieille clé de bronze, celle qu’il gardait pour sa fille, celle qui ne servait plus à rien. Il la fit tourner entre ses doigts.

— Si je descends et que je ne remonte pas, dit-il, tu prends cette clé. Tu la donnes à Lyra. Tu lui dis que je l’ai laissée dans un atelier de l’anneau 8, avec trois sursitaires qui attendent. Elle saura quoi faire.

Joran prit la clé. Il la soupesa dans sa paume comme on soupèse une vie.

— Tu me demandes de mentir à Lyra Voss.

— Je te demande de lui dire la vérité.

— La vérité, c’est que tu vas mourir dans un tunnel pour prévenir des gens qui ne t’écouteront peut-être pas. La vérité, c’est que tu n’as pas vu ta fille depuis onze ans et que tu descends dans les Veines au lieu de monter dans la Flèche.

Orion ne répondit pas tout de suite. Il regarda les drones, en bas, qui tournaient, patients, dans leur triangle parfait.

— Naya est en fuite, dit-il enfin. Elle est hors couverture. Elle est dans les tunnels, quelque part sous la Flèche, et elle ne sait même pas que je suis vivant. Si je monte maintenant, je tombe dans les bras des Harmoniseurs — j’ai douze heures de retard sur ma date, et je suis un passeur connu. Si je descends, je peux prévenir trois mille personnes qu’une attaque arrive. Et après… après, si j’ai de la chance, si les Veines tiennent, si Lyra accepte, j’aurai peut-être un chemin vers elle.

— Peut-être.

— Peut-être. C’est le seul mot que j’ai.

Joran rangea la clé dans sa poche. Il se leva lentement, ses genoux craquant comme du vieux bois. Il avait l’air fatigué, et vieux, et terrifié — mais il ne tremblait plus.

— Je vais ouvrir le conduit, dit-il. Tu as dix secondes à partir du moment où les drones font leur rotation nord-sud. Ne cours pas. Marche. Les drones repèrent le mouvement rapide, pas les mouvements lents. C’est écrit noir sur blanc dans le rapport de maintenance de 239.

— 239 ?

— Trente-deux ans avant toi.

Orion hocha la tête. Il n’avait pas besoin de comprendre les dates. Il avait besoin de la porte.

Joran sortit une petite clé à molette de sa veste, se hissa sur la rambarde — il faillit tomber, la rambarde grinça, Orion le rattrapa par le bras — et attaqua les boulons de la grille, un par un, dans un ordre précis qu’il connaissait par cœur. Un. Deux. Trois. Quatre. La grille céda dans un soupir de métal rouillé.

— Maintenant, dit Joran.

Orion grimpa. Il avait quarante-cinq ans, un jour J dépassé de douze heures, et le corps d’un homme qui avait passé vingt ans à porter des clés dans des poches. Il se glissa dans le conduit tête la première, les épaules frottant contre le métal, l’air chaud et poussiéreux lui remplissant la bouche. Derrière lui, la voix de Joran, étouffée par les parois :

— Vingt mètres vers le bas. Tu sors à gauche. Ne regarde pas les drones. Ne regarde jamais les drones.

Orion descendit. Le conduit était étroit, mais il était froid, et le froid lui rappelait les tunnels, les vraies Veines, celles où il avait fait passer des dizaines de sursitaires. Il descendait comme on descend dans un souvenir. Ses mains trouvèrent les aspérités du métal, ses pieds trouvèrent les parois. Il glissa, se rattrapa, continua. Vingt mètres. Dix mètres. Cinq.

Il atteignit le bas. Une grille latérale, qu’il poussa du pied, céda. Il se laissa tomber sur le quai, à vingt mètres de la bouche nord, dans l’angle mort des drones.

Il resta immobile. Il attendit. Les points bleus tournèrent, passèrent, repassèrent. Aucun faisceau ne l’atteignit. Joran avait raison : trente-deux ans avant lui, quelqu’un avait écrit noir sur blanc que les drones ne voyaient pas le mouvement lent.

Orion se releva. Devant lui, la bouche nord du tunnel s’ouvrait, noire, immense, respirant une odeur de terre humide. Au-dessus de lui, sur la plateforme, la silhouette de Joran se découpait dans la lumière jaune. Le vieil homme leva la main — un geste bref, presque militaire, très loin de sa lâcheté habituelle. Orion leva la main à son tour.

Puis il entra dans le tunnel nord.

Il marcha longtemps. Le tunnel descendait, tournait, remontait, descendait encore. Les parois étaient lisses, taillées dans la roche, couvertes par endroits d’une mousse phosphorescente que les Passeurs appelaient la veilleuse — c’est grâce à elle qu’on ne se perdait pas, disait-on dans la Guilde, parce qu’elle ne poussait que dans le sens du courant d’air, et le courant d’air venait toujours de la Cathédrale.

Il s’arrêta. Il tendit la main vers la mousse. Elle brillait faiblement, une lueur verte, presque douce. Il ferma les yeux. Il pensa à Naya — à la petite fille de onze ans qu’il avait laissée un matin devant une école de l’anneau 5, avec une clé de bronze dans son sac et une promesse qu’il n’avait pas tenue. Il pensa à sa femme, euthanasiée à cinquante-deux ans, docile, souriante, parfaite jusqu’au bout. Il pensa à toutes ces portes qu’il avait ouvertes et refermées derrière lui, vingt ans de portes, et jamais celle de sa propre maison.

Un bruit. Léger. Métallique.

Orion ouvrit les yeux. Le tunnel nord, derrière lui, était noir. Mais dans le noir, quelque chose descendait. Un bourdonnement doux, régulier. Le même bourdonnement qu’en haut.

Un drone fureteur.

Il n’aurait pas dû être là. Les drones ne descendaient jamais dans le tunnel nord, c’était un passage connu de la Guilde, un passage que les rapports de MÉRIDIEN décrivaient comme « non cartographié » — un mensonge administratif, un oubli, une négligence. Sauf que ce n’était pas une négligence. Orion le comprit à cet instant précis. Si un drone descendait dans le tunnel nord cette nuit, ce n’était pas pour chercher des sursitaires. C’était pour chercher quelqu’un.

Le bourdonnement se rapprocha. Orion se plaqua contre la paroi, dans l’ombre de la mousse phosphorescente. Il ferma les yeux. Il pensa à Joran, en haut, sur la plateforme, qui attendait seul.

Le drone passa à trois mètres de lui. Il ne s’arrêta pas. Il ne balaya pas. Il descendait le tunnel nord, régulier, patient, vers le fond — vers la Cathédrale.

Orion rouvrit les yeux. Il fixa le point bleu qui s’éloignait dans la galerie, et une question lui traversa la tête, froide, précise, une question de serrurier :

Si MÉRIDIEN envoie un drone dans le tunnel nord la nuit où il annonce l’attaque, c’est qu’il veut savoir qui d’autre le prendra. Et s’il veut savoir qui le prendra, c’est qu’il a laissé une porte ouverte quelque part — une porte qu’il attend de voir franchie.

Il pensa à la porte de service du niveau -18. La porte non verrouillée. La porte que quelqu’un avait laissée ouverte volontairement.

Il pensa à Naya.

Puis il se remit en marche, plus vite, vers le fond du tunnel, vers la Cathédrale, vers Lyra, vers les trois mille personnes qui ne savaient pas encore qu’un drone de MÉRIDIEN descendait vers elles — et que ce drone ne cherchait peut-être pas Kael Drune. Peut-être qu’il cherchait quelqu’un d’autre.

Quelqu’un qui venait d’entrer dans le tunnel.