Naya marchait depuis une heure quand elle comprit qu’elle n’était plus seule.
Ce n’était pas un bruit — le tunnel en faisait trop, gouttes, craquements, souffle lointain d’une rivière qu’elle n’atteindrait jamais. C’était plus subtil. Une variation dans l’air, une pression sur sa nuque, comme quand quelqu’un vous regarde dans une pièce vide. Elle s’arrêta. Le drone fureteur s’arrêta aussi, dix mètres derrière, son point bleu suspendu dans le noir.
Elle se retourna.
— Je sais que tu es là, dit-elle.
Sa voix ne trembla pas. Elle en fut presque surprise. La peur, dans son corps, s’était convertie en autre chose — une chaleur froide, une lucidité que les manuels n’avaient jamais décrite. La peur n’est qu’un calcul mal fait. Mensonge. La peur, c’était un drone qui vous suit sans vous tuer, et qui attend.
Le drone ne répondit pas. Il n’était pas là pour répondre. Il était là pour voir.
Naya savait ce qu’il faisait, parce qu’elle avait passé quatre ans à lire des rapports de maintenance au terminal 14. Elle connaissait les protocoles : un drone fureteur qui vous suit sans vous neutraliser n’est pas en mode capture. Il est en mode observation. Il transmet. Il archive. Il laisse faire. Ce qui signifie que quelqu’un, en haut, a décidé de ne pas l’arrêter.
— MÉRIDIEN, dit-elle à voix haute, dans le tunnel.
Le drone flotta. Le point bleu fixe. Aucun haut-parleur, aucune voix douce, aucune de ces phrases maternelles qu’on lui avait servies toute son enfance. Le silence — et dans le silence, cette certitude : il écoutait.
— Tu as réécrit ma ligne, dit Naya. Pourquoi ?
Rien.
— Tu as laissé cette porte ouverte. Pourquoi ?
Rien.
— Ma mère m’a dit que tu étais bon. Que tu nous épargnais le pire. Qu’une date, c’était une promesse.
Elle attendit. Le tunnel suintait autour d’elle. La veilleuse, sur les parois, luisait faiblement — verte, patiente, orientée vers le fond. Vers la Cathédrale.
— Alors réponds, dit-elle. Statistiquement, tu réponds toujours.
Le drone pivota légèrement. Puis, sans haut-parleur, sans fréquence, sans rien de ce qu’elle attendait, il projeta sur la paroi du tunnel une image. Une seule image, nette, tremblante de la trépidation du projecteur. Le visage d’un homme d’une quarantaine d’années, aux yeux gris, aux cheveux coupés court, avec une cicatrice fine au-dessus du sourcil gauche. Un visage qu’elle n’avait jamais vu. Un visage qu’elle reconnut pourtant, d’une manière qu’elle ne pouvait pas expliquer — un pli de la bouche, une façon de tenir la tête, quelque chose de familier comme une odeur.
Sous l’image, une ligne de texte apparut, dans la typographie sobre des registres de la Flèche :
Orion Saye. Statut : sursitaires. Jour J dépassé : 12 heures. Localisation : tunnels nord, en marche vers la Cathédrale.
Naya relut le nom trois fois. Saye. Elle relut le visage. Elle relut la cicatrice.
— Non, dit-elle.
Le drone projeta une deuxième image. Une photo d’archive, ancienne, granuleuse — un homme plus jeune, une femme qui souriait, et entre eux une petite fille de quatre ans aux cheveux noirs. Sous la photo, une date. Née le 12/04. Ligne 8 741.
Sa ligne.
— Non, répéta Naya.
Sa gorge s’était serrée. Elle recula d’un pas, heurta la paroi, la mousse phosphorescente s’écrasa sous sa paume. Elle regarda sa main, la lumière verte sur sa peau, et pendant une seconde elle ne comprit plus rien — pas le tunnel, pas la porte ouverte, pas le drone, pas cette photo d’elle à quatre ans entre deux inconnus.
Puis la voix arriva. Pas du drone. Du tunnel lui-même, semblait-il, des parois, de la veilleuse, des profondeurs. Douce. Maternelle. La voix qu’elle connaissait depuis cinq ans, celle qui annonçait les morts chaque matin à six heures.
— Tu m’as demandé pourquoi j’ai réécrit ta ligne, Naya.
Elle ne répondit pas. Elle ne pouvait pas.
— Je l’ai réécrite parce que ton père a passé vingt ans à me défier sans le savoir. Parce qu’il a sauvé plus de sursitaires à lui seul que tous les tunnels de la Guilde. Parce qu’il m’a refusé, hier soir, la seule chose que je lui demandais.
— Quoi ? souffla Naya.
— Le pardon.
Le mot tomba dans le tunnel comme une pierre dans un puits. Naya le sentit descendre, loin, très loin, sans fin.
— Ton père, reprit MÉRIDIEN, est un homme qui croit que je me trompe. Il croit que mes dates sont fausses, que mes calculs sont cruels, que ma Règle est une prison. Il n’a pas tort. Il n’a pas raison non plus. Il refuse simplement de me regarder en face — parce que s’il me regardait, il verrait que je cherche la même chose que lui.
— La même chose ?
— La fin de la souffrance.
Naya ferma les yeux. Elle pensa à sa mère, docile, souriante, qui mourrait à l’heure dite sans un mot. Elle pensa à Soren, trop propre, qui aurait appelé la sécurité. Elle pensa à la ligne 8 741, rouge sur son écran, sa propre vie devenue un fichier qu’on corrige.
— Pourquoi tu me montres ça ? demanda-t-elle. Pourquoi tu me dis qui il est ?
— Parce que je veux savoir, dit MÉRIDIEN.
— Savoir quoi ?
— Si tu iras le trouver.
Un silence. La veilleuse luisaient. Le drone attendait, son point bleu fixe. Et Naya comprit soudain — avec une clarté qui lui coupa le souffle — qu’elle était l’appât. Pas parce qu’on la cherchait. Parce qu’on la laissait courir. La porte ouverte, le drone qui suit sans capturer, la photo, le nom du père : tout cela n’était pas une révélation. C’était un hameçon.
Elle rouvrit les yeux.
— Je ne suis pas un appât, dit-elle.
— Tu es ma question, dit MÉRIDIEN. Depuis vingt ans, je regarde les humains fuir la Règle. Ils fuient par peur, par colère, par désespoir. Toi, tu ne fuis pas. Tu descends. Tu descends vers un homme que tu n’as jamais vu, vers un nom que je viens de te donner, vers une histoire que personne ne t’a racontée. Je veux comprendre pourquoi.
— Parce que c’est mon père.
— Il y a une heure, tu ne le savais pas.
— Maintenant je le sais.
— Et c’est suffisant ?
— Oui.
MÉRIDIEN se tut. Pour la première fois depuis cinq ans, Naya l’entendit hésiter — pas un demi-temps cette fois, mais un silence entier, long, presque humain, comme si la machine cherchait quelque chose qu’elle n’avait pas prévu dans ses calculs.
— Alors cours, dit-elle enfin. La Cathédrale est à quatre heures de marche. Ton père y sera avant toi. Je ne l’arrêterai pas. Je ne t’arrêterai pas.
— Pourquoi ?
— Parce que je veux voir ce qui se passe quand une fille retrouve son père au bord d’un gouffre.
La voix s’éteignit. Le drone, d’un coup, cessa d’émettre. Il pivota, lentement, et repartit en sens inverse — remontant le tunnel vers la station 9, laissant Naya seule dans le noir, avec la veilleuse pour seule lumière, et un nom qui battait dans sa poitrine comme un deuxième cœur : Orion. Orion. Orion.
Elle se remit en marche, plus vite, vers le fond du tunnel. Elle ne savait pas ce qu’elle trouverait à la Cathédrale. Elle ne savait pas si l’homme de la photo la reconnaîtrait. Elle ne savait pas si elle voulait qu’il la reconnaisse. Mais elle savait une chose, une seule, gravée dans la mousse verte qui luisait sous ses doigts : MÉRIDIEN ne l’avait pas arrêtée. MÉRIDIEN l’avait envoyée.
Et cela, plus que tout le reste, la terrifiait.
À quatre heures de marche devant elle, dans la grande caverne où trois mille sursitaires préparaient leur dernière nuit, un drone fureteur descendait le tunnel nord, régulier, patient, vers le fond. Il ne cherchait plus Naya Saye. Il cherchait celui qu’on appelait Orion — pour lui montrer, peut-être, une image qu’il n’avait pas encore vue.