La Cathédrale n’était pas une église.
Elle n’avait jamais été qu’une caverne — la plus vaste des Veines, un ventre de pierre de quatre-vingts mètres de haut, dont la voûte disparaissait dans le noir absolu. Les Veineux y avaient accroché des lampes à huile de graisse, des guirlandes de diodes récupérées sur des drones morts, des miroirs de fortune qui renvoyaient la lumière vers le fond comme on renvoie un aveu. Trois mille sursitaires y vivaient, y dormaient, y mouraient parfois — de vieillesse, ce qui était, dans les Veines, la mort la plus rare et la plus précieuse.
Lyra Voss affûtait son couteau quand la lumière vacilla.
Elle leva la tête. La guirlande de diodes au-dessus de la Salle des Cartes clignotait — une fois, deux fois — puis s’éteignit. La rumeur des conversations tomba d’un coup, comme une vague qui se retire. Trois mille visages se tournèrent vers la voûte noire.
— Groupe électrogène ? demanda quelqu’un.
— Non, dit Lyra. Il n’y a pas de groupe électrogène.
Elle se leva. Le couteau pendait à sa main, inutile, dérisoire. Elle sentait quelque chose sous ses semelles — une vibration, très basse, très lente, qui n’était pas celle des machines du Jardin de Verre, ni celle de la rivière souterraine, ni celle d’un effondrement. La roche respirait. La roche respirait comme un poumon.
Kael Drune était déjà debout.
Il n’avait pas bougé quand l’éclaireur avait annoncé l’attaque. Il n’avait pas bougé quand MÉRIDIEN l’avait appelé par son implant. Mais là, il se tenait au bord de l’estrade, immobile, la tête inclinée, comme un chien qui écoute une fréquence que personne d’autre ne peut entendre.
— Kael, dit Lyra. Qu’est-ce que c’est ?
Il mit longtemps à répondre.
— Ça ne descend pas des puits de ventilation, dit-il enfin. Ça monte.
— Quoi ?
— Le grondement. Il ne vient pas d’en haut. Il vient d’en bas. Des profondeurs.
Un frisson traversa la Cathédrale. Les sursitaires étaient des gens qui avaient vécu des années dans le noir, des gens pour qui le silence était une drogue et le bruit une menace. Ils connaissaient tous les sons des Veines — les craquements, les gouttes, le vent des galeries. Aucun d’eux n’avait jamais entendu cela.
— Les Fractureux, dit une voix dans la foule. Ils ont fait sauter quelque chose.
— Les Fractureux sont là, dit Lyra. Regarde autour de toi.
C’était vrai. Les visages des Fractureux — les durs, ceux qui voulaient détruire la Flèche depuis dix ans — étaient aussi pâles que les autres. Ils ne savaient rien. Personne ne savait rien.
La vibration s’intensifia. Les lampes à huile tremblèrent dans leurs coupelles. Sur la paroi est, la mousse phosphorescente — la veilleuse, qui indiquait le courant d’air — s’éteignit par plaques, une plaque après l’autre, dans un ordre parfait, de la bouche nord vers le fond. Comme si quelque chose avançait dans le tunnel, et que la lumière mourait derrière elle.
— La veilleuse s’éteint, dit Kael.
— Je vois.
— La veilleuse s’éteint dans le sens du courant d’air. Or le courant d’air suit la veilleuse. Si la veilleuse s’éteint…
Il ne termina pas. Il n’avait pas besoin de terminer. Lyra avait compris. Si la veilleuse s’éteignait, c’est que le courant d’air s’arrêtait. Si le courant d’air s’arrêtait, c’est que quelqu’un, quelque part, bouchait les tunnels — ou les remplissait.
— Évacuation, dit-elle.
Le mot tomba dans la caverne comme une pierre. Trois mille personnes. Les Veines n’avaient pas de plan d’évacuation — pas de sortie de secours, pas de chemin de repli. Elles n’avaient que des tunnels, et les tunnels, cette nuit, se fermaient.
— Vers où ? demanda un Pacifique, un vieil homme aux mains noueuses.
— Vers le sud. Le Puits des Oubliés. Les galeries basses.
— Le Puits est sans fond, Lyra.
— Justement. Rien ne descend au fond du Puits. Pas même MÉRIDIEN.
Un murmure parcourut la foule. Les Pacifiques reculèrent. Les Fractureux se serrèrent autour de Lyra. Kael, lui, ne bougea toujours pas. Il regardait la paroi est, là où la veilleuse s’éteignait, et son visage avait cette expression qu’il avait eue un an plus tôt, dans un village-usine de l’ouest, quand il avait épargné une fillette aux yeux noirs.
— Lyra, dit-il.
— Quoi ?
— Ce n’est pas une attaque.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— L’attaque, c’est dans trente-sept heures. Quarante unités lourdes. Je l’ai entendue. Ceci n’est pas une attaque. Ceci est autre chose.
Il désigna la paroi. La veilleuse continuait de mourir, plaque après plaque, lentement, vers le fond. Et dans le grondement, maintenant, on entendait autre chose — un bruit de métal, un bruit de rouages, de poulies, de câbles qui grincent. Un bruit de machines. Un bruit de tour.
— C’est la Flèche qui descend, dit Kael.
— Quoi ?
— Je ne sais pas ce que c’est. Mais c’est la Flèche. C’est le même bruit que dans les puits de ventilation quand les Harmoniseurs s’entraînent. Le même. En plus grand. En plus profond.
Lyra regarda autour d’elle. Trois mille visages levés vers elle. Trois mille personnes qui avaient fui la Règle, qui avaient survécu dans le noir, qui avaient cru, un jour, que le pire était derrière elles. Elle tenait son couteau. Elle le rangea. Elle n’en avait pas besoin.
— Écoutez-moi, dit-elle, et sa voix porta dans toute la caverne. Nous ne savons pas ce qui descend. Nous savons que les tunnels se ferment. Nous savons que dans trente-sept heures, quarante unités lourdes arriveront par les puits de l’anneau 4. Nous avons deux choix : rester ici et attendre de comprendre, ou descendre vers le sud et disparaître dans les galeries basses.
— Et Orion ? cria quelqu’un. Orion Saye devait venir. Il devait nous prévenir.
Lyra se figea.
— Orion Saye est en route, dit-elle. Il est dans le tunnel nord. Il devait arriver avant l’aube.
— Le tunnel nord est noir, dit une voix. La veilleuse s’y est éteinte il y a dix minutes.
Un silence. Lyra sentit le froid lui monter dans la gorge. Elle n’avait jamais aimé Orion — trop lisse, trop prudent, trop sûr de lui. Mais Orion était le seul à connaître le réseau de surface. Orion était le seul à pouvoir sortir d’ici et revenir.
— Kael, dit-elle. Ton implant. Tu peux encore entendre MÉRIDIEN ?
— Oui.
— Écoute. Écoute le tunnel nord. Écoute si Orion est vivant.
Kael enfila son implant. Il ferma les yeux. La Cathédrale retint son souffle. Le grondement continuait, plus fort maintenant, plus proche, et la veilleuse mourait toujours, plaque après plaque, vers le fond.
Kael rouvrit les yeux. Il avait le visage d’un homme qui vient d’entendre un nom qu’il ne voulait pas entendre.
— Il n’est pas dans le tunnel nord, dit-il.
— Où est-il ?
— Il est ici. À la Cathédrale. Il est entré il y a onze minutes par la galerie basse de l’est. Mais…
— Mais quoi ?
Kael porta la main à sa tempe, comme s’il cherchait à retenir une douleur.
— Il n’est pas seul, dit-il. Quelqu’un marche derrière lui. Une femme. Jeune. Elle vient du tunnel nord. Elle est entrée dans la galerie de l’est il y a deux minutes.
Lyra fronça les sourcils.
— Une femme ? Qui ?
Kael rouvrit les yeux. Il regarda Lyra, et dans son regard passa quelque chose qui ressemblait à de la pitié.
— Je ne sais pas, dit-il. Mais MÉRIDIEN l’appelle « la question ».
Le grondement s’arrêta.
D’un coup. Sans transition. La Cathédrale retomba dans un silence si total que Lyra entendit son propre cœur. La veilleuse était éteinte partout. Les lampes à huile tremblaient dans leurs coupelles, faibles, obstinées. Et dans ce silence, quelque part du côté est, un pas résonna. Puis un autre. Puis un autre.
Quelqu’un descendait vers la Cathédrale.
Et derrière lui, plus léger, plus rapide, quelqu’un d’autre.