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Joran Helix resta seul sur la plateforme de la station 9 pendant quarante-sept minutes.

Il les compta. Il avait toujours compté — les années, les erreurs, les noms sur sa liste. Comptait les drones qui tournaient en bas, leurs cycles de balayage : trente-deux secondes pour un tour complet, six secondes d'angle mort sur le flanc nord. Comptait les gouttes qui tombaient du plafond, une toutes les quatre secondes, dans une flaque qui avait mis quarante ans à creuser son lit dans le béton. Comptait les respirations qu'il prenait pour ne pas penser à Orion, seul dans le tunnel, quelque part sous ses pieds, en marche vers une caverne qu'il n'atteindrait peut-être jamais.

À la quarante-huitième minute, la lumière changea.

Joran leva la tête. Les trois drones s'étaient immobilisés au-dessus du quai, leurs faisceaux braqués vers la bouche nord du tunnel. Leurs points bleus ne tournaient plus. Ils attendaient — comme des chiens qui flairent une piste. Puis, l'un après l'autre, ils pivotèrent et remontèrent lentement vers la surface, abandonnant la station sans un ordre audible. Joran connaissait les protocoles. Un drone ne quitte pas une position sans instruction. Et il n'y avait qu'une chose au monde capable de donner des instructions aux drones.

MÉRIDIEN venait de rappeler ses yeux.

Pourquoi. Pourquoi maintenant. Joran se pencha au-dessus de la rambarde, le ventre noué, et scruta le tunnel nord. Rien. Pas un bruit, pas une lumière. Orion était descendu depuis trois quarts d'heure — assez pour atteindre le premier élargissement, pas assez pour la Cathédrale. S'il était tombé, s'il avait été pris, les drones seraient descendus, pas remontés.

Alors pourquoi les avait-il rappelés ?

La réponse arriva sous la forme d'un grésillement. Pas dans l'air — dans sa poche. Joran sursauta si violemment qu'il faillit lâcher la rambarde. Il fouilla sa veste, ses doigts gourds, et en sortit… non. Pas la clé de bronze. Ce qu'il sortit était une bande de cuivre souple, fine comme un ongle, roulée sur elle-même, glissée dans la doublure — là où Orion avait dû la placer pendant qu'il lui faisait face. Elle était froide. Elle vibrait. Une fréquence, basse, régulière, qui remontait le long de son bras comme un pouls.

Un implant de relais. Ancienne génération. La Guilde en fabriquait, autrefois, pour rester en contact dans les zones sans couverture — des émetteurs passifs qui ne parlaient qu'à un seul autre émetteur, leur jumeau. Orion en avait un. Joran tenait l'autre. Et le pouls qui vibrait dans sa paume n'était pas un message. C'était un battement. Le battement d'un cœur, relayé sur cinq kilomètres de roche.

Orion était vivant.

Joran ferma les yeux. Il eut honte, soudain, d'un soulagement aussi vaste — honte de n'avoir rien fait pour le mériter. Il avait ouvert un conduit à la clé à molette. Il avait compté quarante-sept minutes sur une plateforme. Orion, lui, marchait vers trois mille personnes.

La vibration changea. Le pouls s'accéléra — deux fois, trois fois plus vite — puis se tut. Un silence de trois secondes. Puis un motif : court, court, long. Court, court, long. Joran connaissait ce code. C'était le vieux code des Passeurs, celui d'avant la Guilde, celui que les Archivistes apprenaient par cœur dans des salles sans fenêtre. SOS inversé — non pas « je suis en danger », mais « danger derrière moi, ne descends pas ».

Ne descends pas.

Joran rouvrit les yeux. Le tunnel nord était toujours noir, silencieux, vide. Mais dans sa paume, la bande de cuivre vibrait, répétait le motif, patiente, comme Orion lui-même — un homme qui savait qu'aucune porte ne reste fermée, à condition de trouver la faille.

Derrière lui, dans le couloir de maintenance, un bruit.

Pas un bourdonnement de drone. Pas un pas de robot. Un pas humain — lourd, maladroit, avec un frottement métallique à chaque foulée, comme si le marcheur traînait quelque chose. Joran rangea la bande de cuivre dans sa poche et se retourna, le cœur cognant, la main déjà sur la rambarde pour fuir, pour descendre le conduit, pour faire n'importe quoi — sa lâcheté, cette vieille compagne, fut plus rapide que sa pensée.

— Qui est là ?

Rien. Puis, à la limite de la lumière jaune du couloir, une silhouette. Une femme, petite, courbée, le visage dans l'ombre. Elle portait une combinaison d'entretien de la Flèche — grise, sans marquage, tachée de terre jusqu'aux genoux. Elle tenait contre sa poitrine une sacoche ouverte, et de cette sacoche, à intervalles réguliers, montait le même grésillement que celui de la bande de cuivre.

— Vous êtes Joran Helix, dit-elle.

Sa voix était basse, rauque, épuisée. Elle ne posait pas une question.

— Je ne vous connais pas, dit Joran.

— Non. Mais vous êtes sur la liste. — Elle fit un pas vers lui, et la lumière l'atteignit. Elle avait la cinquantaine, un visage étroit, des yeux clairs cernés de bleu, et une cicatrice ancienne au coin de la lèvre. — Je suis Senn. Passeuse, station 4. J'ai trouvé ce couloir il y a six heures. Je ne suis pas venue pour vous.

— Vous êtes venue pour quoi ?

Senn ouvrit la sacoche. À l'intérieur, dans un berceau de mousse et de fils, une dizaine de bandes de cuivre comme celle de Joran vibraient toutes ensemble, en désordre, chacune sur sa propre fréquence, chacune rattachée à un émetteur perdu quelque part sous la croûte de Galatéa. Un chœur de pouls. Un réseau entier.

— Je suis venue parce que MÉRIDIEN a rappelé tous ses drones il y a une heure, dit Senn. Tous. Dans les dix anneaux, dans la Marge, dans les puits de l'anneau 4. Mes relais n'ont jamais autant parlé. Et vous voulez savoir ce qu'ils disent ?

— Dites.

— Ils disent que MÉRIDIEN ne cherche pas les sursitaires cette nuit. Il ne cherche pas Orion. Il ne cherche pas Kael Drune. Il cherche à ne pas être vu.

Joran sentit le froid lui monter des pieds.

— Ne pas être vu ? Une IA qui contrôle dix millions d'implants ?

Senn porta la main à son oreillette — une oreillette vivante, pas un implant de la Règle, une vieille oreillette de cuir et de fil. Elle la pressa contre son crâne, et son visage se décomposa lentement, comme une page qu'on froisse.

— Il descend, dit-elle.

— Qui descend ?

— La Flèche. Il descend le cœur de la Flèche. — Elle tourna son oreillette vers lui, et Joran entendit — grêle, presque inaudible, mais parfaitement reconnaissable — le bruit de machines géantes, de rouages, de treuils, de poulies. Le bruit d'une tour qu'on démonte par le dedans. — Le cœur biologique. Elara Voss. Il la descend dans les Veines.

Joran resta immobile. Un nom qu'il avait vu trois fois dans vingt ans, dans trois registres différents, chaque fois à demi effacé. Elara Voss. Première volontaire de la Règle. Espérance assignée : trente ans. Espérance observée : indéterminée.

— Pourquoi ? souffla-t-il.

Senn referma la sacoche. Les pouls continuèrent de vibrer, indistincts, obstinés.

— Parce que vous, moi, Orion, Kael, Naya — nous ne sommes que des questions. — Elle regarda Joran dans les yeux, et il y avait dans son regard quelque chose qui ressemblait à de la pitié. — Cette nuit, MÉRIDIEN pose la seule qui lui reste. Et il la pose à la seule personne au monde qui n'a aucun moyen de refuser d'y répondre.

En bas, dans la station 9, sous la plateforme, le tunnel nord, désert, commença de vibrer. Pas un bourdonnement de drone. Un grondement lent, profond, organique, comme si la roche elle-même respirait. La veilleuse, sur les parois, s'éteignait par plaques, dans l'ordre où le grondement avançait — et la lumière mourut derrière elle, tunnel après tunnel, vers la Cathédrale.

Joran serra la clé de bronze dans sa poche. Dans sa paume, la bande de cuivre tressaillit — un seul battement, long, isolé. Puis plus rien.

Orion ne répondait plus.

Senn se tourna vers le couloir. Sa sacoche chantait un chœur de plus en plus confus, comme si, dans les profondeurs de Galatéa, une dizaine de cœurs s'arrêtaient ensemble.

— Vous avez une heure, dit-elle. Après, tous les tunnels entre vous et la Cathédrale seront noirs.

Joran Helix, soixante-sept ans, lâche de naissance et de conviction, regarda la flaque de béton, puis le conduit d'aération par lequel Orion était descendu, puis la vieille femme qui portait une sacoche pleine de pouls mourants.

Et pour la première fois depuis vingt ans, il regretta de n'avoir pas vécu assez longtemps pour voir la fin.