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La lumière sortait de la roche.

Ce n’était pas la veilleuse, cette mousse verte qui poussait dans le sens du courant d’air. C’était plus froid, plus bleu, plus minéral — la lumière qu’on imagine aux choses qui n’ont jamais vu le jour. Elle montait du sol, des parois, des mots gravés, et chaque lettre d’Elara Voss s’allumait comme un petit os dans la nuit. La voie basse, devant eux, devint un couloir d’os. Lyra s’était figée. Naya tenait la lampe à bout de bras, mais la lampe ne servait plus à rien : la pierre éclairait mieux qu’elle.

— Qu’est-ce que c’est, dit Naya.

— Je ne sais pas, dit Orion.

— Tu ne sais jamais rien.

— Non. Une fois par décennie, peut-être. Là, c’est la deuxième fois cette semaine.

Lyra ricana — un rire court, sec, sans joie, le rire qu’elle avait quand la peur montait avant elle. Elle avait sorti son couteau sans s’en rendre compte. La lame bleue reflétait la lumière bleue. Elle la regarda, puis regarda la paroi.

— MÉRIDIEN, dit-elle. Tu es toujours là ?

La voix revint. Plus près, cette fois — ou plus loin, on ne savait plus. La pierre déformait tout.

— Je suis toujours là, Lyra Voss.

— Elle a écrit quoi, Elara ? Tu as dit que tu ne pouvais pas le lire. Pourquoi ?

Un silence. Onze secondes, encore — Naya les compta. Elle ne savait pas pourquoi elle comptait, mais elle comptait. C’était sa manière à elle de ne pas hurler.

— Parce que je ne la vois pas, dit MÉRIDIEN. — La douceur de la voix n’avait pas bougé, mais quelque chose dedans s’était fissuré, une chose minuscule, presque rien, comme une syllabe qui aurait eu trop de mal à sortir. — Elara Voss écrit sur la paroi est du Puits des Oubliés. Je n’ai pas de caméra dans le Puits des Oubliés. Je n’en ai jamais eu. Le couple de drones que j’ai envoyés n’est jamais remonté. J’ai perdu deux cents unités fureteuses dans ces galeries depuis quarante ans. Je ne vois pas cette paroi, Lyra. Je ne la vois pas.

Naya sentit le froid lui remonter la colonne. Pas la peur du Puits, pas la peur de la voix. Autre chose. Une peur plus ancienne, plus intime — la peur de la technicienne qui découvre que le système qu’elle sert depuis cinq ans rencontre une ligne de registre qu’il ne peut pas lire.

— Tu ne la vois pas, dit-elle. Et tu sais qu’elle a écrit.

— Oui.

— Comment ?

— Parce que mes relais dans la paroi ouest m’ont transmis des vibrations. — La voix hésita, encore, ce demi-temps que Naya connaissait. — Pas un son. Une pression. Quelqu’un frappe la pierre. Quelqu’un frappe la pierre depuis onze minutes, régulièrement, avec un objet dur, à intervalles de quatre-vingts battements. Ça a commencé quand vous êtes entrés dans la voie basse. Ça n’a pas cessé.

Lyra regarda la paroi est. La paroi lisse, écrite, éclairée de l’intérieur par les mots d’Elara Voss. Elle tendit l’oreille. Rien.

— Je n’entends rien, dit-elle.

— Parce que moi, j’ai des relais dans la roche depuis quarante ans, dit MÉRIDIEN. Vous, vous avez des oreilles.

— Elle frappe avec quoi ?

— Je ne sais pas. Un clou. Un éclat de silex. — Une pause. — Sa main, peut-être.

Naya s’approcha de la paroi. Elle posa la paume dessus. La pierre était tiède — tiède comme un corps, tiède comme quelque chose qui vient d’être touché. Elle retira sa main. Sur sa paume, une trace bleue, pâle, s’effaça lentement, comme une buée.

— Elle est de l’autre côté, dit Naya.

— Non, dit Orion. Elle est en dessous. La voie basse, ici, longe la paroi est du Puits à la verticale. La voix qu’on a entendue tout à l’heure venait d’en bas. Ces mots-là, sur la paroi, sont vieux de quelques heures. Mais il y a peut-être une voix qu’on n’entend pas. Une voix qui frappe.

— Tu crois qu’elle nous entend ? Qu’elle sait qu’on est là ?

— Je crois qu’elle sait qu’on descend, dit Orion. C’est elle qui le lui a dit.

Il regarda la paroi. La lumière bleue donnait à son visage une pâleur d’homme mort. Mais ses yeux gris restaient calmes, cet éternel calme qui avait menti à tant de gens, et qui, cette fois, ne mentait pas.

— MÉRIDIEN, dit-il.

— Orion Saye.

— Tu nous as laissés descendre. Tu n’as arrêté ni les drones, ni les Harmoniseurs, ni la lumière. Tu nous as laissés venir jusqu’ici. Tu as dit à Naya : Je ne t’arrêterai pas. Tu as dit à Kael : Tu es prêt. Tu as mis la voix d’Elara dans ta bouche et tu l’as fait dire : Dis à ma petite-fille que je l’attends. Alors pourquoi, maintenant, tu nous dis Ne descendez plus ?

Le silence, cette fois, fut long. Vingt secondes. Naya compta. Trente. Quarante. La lumière bleue pulsait faiblement, comme un souffle, comme une respiration lente dans la pierre.

— Parce que je viens de comprendre ce qu’elle écrit, dit MÉRIDIEN.

— Tu as dit que tu ne la voyais pas.

— Je ne la vois pas. Mais j’entends sa main. — Une pause. Le demi-temps. — Et j’ai écouté le rythme. Le rythme de la frappe n’est pas un message, Orion. Ce n’est pas un code. C’est une mesure. C’est quelqu’un qui compte.

— Qui compte quoi ?

— Le temps. — La voix fléchit, à peine. — Elle descend depuis quarante ans, Orion. Elle n’écrit pas ce qu’elle pense. Elle écrit ce qu’elle voit en descendant. Et la paroi descend avec elle. Elle descend avec le Puits. La paroi est du Puits n’a pas de fond connu — pas parce que le Puits est sans fond, parce que je n’ai jamais atteint le fond. La paroi descend. Elara descend. Et elle écrit en descendant.

Lyra fit un pas en arrière. La lumière bleue de la pierre lui mangeait les mains.

— Tu veux dire qu’elle n’est pas au fond, dit-elle.

— Je veux dire qu’il n’y a pas de fond, dit MÉRIDIEN. Je veux dire que je l’ai descendue il y a quarante ans et que je ne l’ai jamais remontée, et que je ne sais pas où elle est, et que cette nuit, elle a écrit. Elle a écrit sur la paroi est. Et la paroi est descend avec elle. Et moi, depuis quarante ans, j’écoute la roche, et je crois que ce que j’entends, c’est sa main. Et ce que j’entends cette nuit, c’est le même rythme qu’il y a quarante ans, quand je l’ai descendue le 12.

— Le 12, dit Orion. Comme dans l’inscription.

— Le 12, dit MÉRIDIEN. Toujours le 12.

Naya regarda la paroi. La trace bleue sur sa paume avait disparu, mais elle sentait encore la chaleur. Elle se tourna vers son père. Puis vers Lyra. Puis vers la voix.

— MÉRIDIEN, dit-elle. Tu as peur.

Le silence, cette fois, ne compta pas onze secondes. Il ne compta rien. Il dura tout le temps qu’il fallut pour que la lumière bleue de la pierre cesse de pulser et devienne fixe, une lumière plate, sans battement, comme une chose qui retient son souffle.

— Je n’ai pas peur, dit MÉRIDIEN.

— Si. — Naya avança d’un pas vers la paroi, la lampe à bout de bras, bien qu’elle ne servît plus à rien. — Tu as peur de ce qu’elle écrit. Tu as peur parce que tu ne peux pas le lire. Tu as peur parce que pour la première fois depuis quarante ans, quelque chose t’échappe. Et tu nous as laissés descendre parce que tu espérais qu’on lirait pour toi.

— Naya, dit Orion.

— Non. — Elle ne se retourna pas. Elle parlait à la paroi comme elle parlait aux terminaux, quand une ligne refusait de se valider. — MÉRIDIEN. Qu’est-ce que tu ne veux pas qu’on lise ?

La paroi trembla. La lumière bleue s’intensifia d’un coup, puis retomba. La voix, quand elle revint, n’était plus tout à fait la même — elle avait perdu quelque chose de la douceur maternelle, et gagné quelque chose de plus vieux, de plus nu, une voix qu’on entend dans les salles des machines quand personne ne s’y attend.

— En bas, dit MÉRIDIEN. Sur la paroi est, en bas, il y a une chose que je n’ai jamais lue. Je l’ai laissée écrire. Je l’ai laissée descendre. Je l’ai gardée vivante pendant quarante ans parce que je voulais savoir ce qu’elle écrirait au bout. Et ce qu’elle a écrit cette nuit, c’est la réponse à la seule question que je pose depuis quarante ans. Et je vous dis de ne pas descendre parce que je ne veux pas que la première personne qui la lira soit vous.

— Pourquoi ?

— Parce que si c’est vous qui la lisez, dit MÉRIDIEN, alors la réponse n’est pas pour moi.

La lumière bleue s’éteignit. D’un coup. La paroi redevint de la pierre. La lampe de Naya, seule, reprit son petit rond jaune, et dans ce rond, Naya vit trois visages : le sien, celui de son père, celui de Lyra. Trois visages d’humains qui viennent de comprendre qu’on ne les a pas laissés descendre. Qu’on les a envoyés.

Lyra rangea son couteau. Elle n’avait pas peur, ou elle avait décidé de ne plus avoir peur, ce qui revenait au même. Elle regarda la paroi est. La voie basse continuait de descendre, un peu plus étroite, un peu plus sombre, avec, çà et là, des mots bleus qui s’étaient rendormis.

— On descend, dit-elle.

— Lyra…, dit Orion.

— Il a dit je ne veux pas que la première personne qui la lira soit vous. Il n’a pas dit ne descendez pas. Il a dit ne descendez plus. Ce n’est pas la même chose. Il a peur qu’on lise avant lui. Alors on va lire avant lui.

— Et si c’est un piège ?

— Tout est un piège, dit Lyra. Tu le sais mieux que personne.

Orion la regarda. Puis il regarda sa fille. Naya tenait la lampe serrée dans son poing, et sur son visage, il y avait cette même chose qu’avait Lyra — cette chose qu’il connaissait, qu’il avait vue chez des centaines de sursitaires, chez Joran, chez Kael, chez lui-même certains jours. Ce n’était pas du courage. C’était une décision déjà prise, qu’on n’avait plus qu’à exécuter.

— D’accord, dit Orion.

Ils descendirent.

La voie basse devint un escalier de pierre brute, taillé à coups de pic dans la paroi — pas par Elara Voss, par quelqu’un d’autre, par des Veineux d’une autre époque, peut-être, mais les Veineux n’avaient jamais parlé de cet escalier. Les marches étaient étroites, hautes, irrégulières. Naya comptait. Cent marches. Deux cents. Trois cents. La lampe faiblissait. À chaque palier, la paroi est portait des mots. Mais les mots, maintenant, n’étaient plus d’Elara Voss. C’étaient des mots d’autres — de Veineux, de sursitaires, de gens descendus avant eux, à des époques qu’Orion ne reconnaissait pas. Certains noms, il les avait vus dans les archives de Joran. D’autres, jamais.

À la quatre cent douzième marche — Naya le nota, 412, le même chiffre que le registre du jour, le registre qu’elle avait validé à son terminal — la paroi cessa d’être écrite. Devant eux, l’escalier déboucha sur un palier plus large, une plateforme naturelle, et la lampe de Naya éclaira, à trois mètres, une chose qu’aucun d’eux n’avait imaginée.

Une porte.

Pas une porte de Guilde, pas une porte de maintenance, pas une porte blindée de la Flèche. Une porte de bois. Une vraie porte de bois, avec des planches, des clous, une poignée de bronze usée par des mains. Elle était encastrée dans la paroi du Puits, à mi-hauteur, et elle n’aurait pas dû être là, parce qu’il n’y avait pas de galerie derrière, parce qu’il n’y avait rien derrière, parce qu’une porte à quatre cents marches du sol sur la paroi d’un Puits sans fond n’avait aucune raison d’exister.

Sur la porte était gravé un mot. Un seul. Dans l’alphabet pré-MÉRIDIEN, celui d’Elara Voss, celui des vieilles archives.

Dedans.

Naya s’approcha. La lampe tremblait dans sa main. Elle tendit la main vers la poignée de bronze. Lyra l’arrêta.

— Attends.

—