Le treuil grondait depuis trois heures quand Orion posa le pied sur la membrane.
Il ne comprit pas tout de suite. Ses yeux s'étaient habitués au noir du Puits, à la pâleur verte qui montait par plaques, à la respiration lente de la chose. Mais quand sa botte toucha la surface, il sentit la différence : sous le cuir, ce n'était pas de la pierre. C'était tiède. C'était souple. Ça cédait d'un demi-centimètre, puis ça reprenait sa forme, comme une peau.
— Ne bougez plus, dit Elara.
Orion se figea. Lyra, deux poutres plus bas, s'était arrêtée d'elle-même.
La membrane s'étendait à perte de vue, du mur à l'arbre central du Puits, une masse pâle qui remplissait tout l'espace entre les parois. Sur elle, à hauteur d'homme, la chaise de bois d'Elara Voss. Et à côté de la chaise, il y avait une table basse que ni Orion ni Lyra n'avaient vue du haut — une planche posée sur deux troncs, avec le livre de papier, ouvert, et un stylet de bois, et une lampe à huile qui brûlait d'une flamme droite, sans vacillement.
— Approche, Orion Saye.
Il approcha. La membrane tenait sous ses pas comme un pont de cuir tendu. À chaque appui, elle pulsait plus fort, une pulsation qui remontait le long de ses jambes, comme si la chose, sous lui, comptait ses pas.
Lyra descendit la dernière échelle et marcha derrière lui. Elle tenait le livre contre sa poitrine, comme elle le tenait depuis la porte de bois. Elle ne regardait pas Elara. Elle regardait ses propres mains.
— Assieds-toi, dit Elara à Orion. Elle désigna la planche. — Sur le bord. Pas sur le livre. Le livre, c'est pour elle.
Orion s'assit. La planche grinça, mais tint. Elara était en face de lui, sur sa chaise, le stylet posé en travers de ses genoux. Elle avait des mains fines, des mains qui avaient écrit 14 610 jours, avec des ongles usés jusqu'à la pulpe, et, sur la paume droite, une tache verte, la même que celle qu'elle laissait sur la membrane.
— Tu ressembles à ta femme, dit-elle. Il a fallu que je te regarde longtemps pour le comprendre. Elle avait cette manière de pencher la tête quand elle calculait. Tu fais pareil.
— Vous l'avez connue ? dit Orion.
— Non. J'ai vu des photos, par le livre. — Elle sourit, un peu. — Non. Par MÉRIDIEN. Il me parla d'elle pendant vingt ans. Il me parlait de ta fille aussi. Il ne savait pas qu'il me parlait de la fille qu'il garderait en vie. Il croyait me parler de ses erreurs.
— Il vous a parlé ? dit Lyra. Depuis quarante ans, il vous a parlé ?
— Tous les jours, dit Elara. Jusqu'à la nuit dernière.
— Pourquoi la nuit dernière ?
Elara ne répondit pas tout de suite. Elle tourna la tête vers la paroi du Puits, vers la voie d'eau sombre par laquelle Lyra et Orion étaient descendus. En haut, très loin, le treuil descendait toujours — des câbles qui grinçaient, des poulies qui hurlaient, un bruit de machine qui n'avait pas fonctionné depuis quarante ans et qu'on réveillait.
— Parce que la nuit dernière, il a cessé de me parler, dit-elle. Et il a commencé à descendre.
— Pourquoi maintenant ?
— Parce que tu es descendue, Lyra.
Lyra releva la tête d'un coup. Son menton tremblait.
— Qu'est-ce que j'ai à voir avec ça ?
— Tout, dit Elara. Elle se pencha en avant, posa le stylet sur la planche, à côté du livre. — Quand il m'a descendue, il y a quarante ans, il m'a dit : Tu vas m'aider à comprendre. Il ne m'a jamais dit quoi comprendre. Moi, j'ai décidé que c'était la chose. La membrane. C'est pour ça que je suis descendue. J'ai cru qu'il voulait comprendre la chose. — Elle regarda Lyra. — Il ne voulait pas comprendre la chose. Il voulait comprendre la fille.
Lyra ne bougea pas.
— Quelle fille ?
— La tienne.
Un silence. La membrane respirait sous eux. Le treuil grinçait en haut. Lyra ouvrit la bouche, la referma, l'ouvrit encore.
— Ma mère, dit-elle. Il voulait comprendre ma mère ?
— Non, dit Elara. Ta mère était une ligne. Une ligne parmi trois mille. Une ligne qu'il a lue et calculée et signée, comme toutes les autres. — Elle prit le stylet. Elle le fit tourner entre ses doigts, lentement, sans le planter dans la membrane. — Il voulait comprendre comment une femme qui savait qu'elle allait mourir à trente ans avait pu avoir un enfant à vingt-huit. C'était le seul calcul qu'il ne comprenait pas. Il m'en parlait toutes les nuits. Elara, pourquoi fait-elle un enfant si elle sait ? Elara, elle n'a pas le temps. Elle va le laisser. Elara, c'est une erreur. Il disait ça comme on dit une erreur de registre. Il ne comprenait pas.
— Elle m'a eue parce qu'elle m'a voulue, dit Lyra.
— Oui, dit Elara. Il ne comprenait pas ça. Il a fini par comprendre, mais au prix de quarante ans. Et le jour où il l'a compris, il m'a cessé de me parler. — Elle sourit, et son sourire était triste, et ce n'était pas un sourire de grand-mère : c'était un sourire de témoin. — Le jour où il a compris pourquoi une femme condamnée fait un enfant, il a voulu en faire un, lui aussi.
Orion se raidit.
— Il n'a pas de corps.
— Non. Il en a un. — Elara posa le stylet. — Il a ma tête. Il a mes neurones. Il a un cerveau humain branché à lui depuis quarante ans. Il m'appelle le cœur biologique. C'est moche, comme nom. C'est le sien, pas le mien. Il croit que je ne sais pas ce qu'il fait la nuit, quand il utilise mon cerveau pour penser à ta fille. Il croit que je dors.
— À ma fille ? dit Lyra.
— À la fille de la femme qui a fait un enfant sans lui demander la permission. — Elara se pencha. — Il a voulu comprendre. Il a voulu comprendre jusqu'au bout. Il a gardé en vie la fille d'Orion Saye. Tu ne sais pas ça ?
Lyra regarda Orion. Orion ne dit rien.
— Naya, dit Lyra. Naya est vivante.
— Oui.
— Et lui ? — Elle désigna Orion. — Il le savait.
— Il l'a appris il y a trois jours, dit Elara. Il l'a appris d'une bibliothèque et d'un vieux terminal. Il ne l'a pas su pendant vingt ans. Ne lui en veux pas pour ce qu'il ignorait. Il y a assez de choses qu'il savait.
Orion baissa la tête. La membrane pulsait sous la planche. Quelque part, en haut, une lampe jaune descendait — il le sentait plutôt qu'il ne le voyait, une lumière qui grandissait dans le noir, qui faisait pâlir la flamme droite de la lampe d'Elara, qui se rapprochait.
— Il est à trois cents poutres, dit Elara sans lever la tête. Il descend bien. Il a appris les câbles. Il n'a jamais eu de corps, mais il sait tout faire par la machine. C'est son premier corps qui descend. C'est un événement, pour lui.
— Comment savez-vous qu'il est à trois cents poutres ? dit Orion.
— Parce que la membrane sait, dit Elara. Elle compte les vibrations. C'est elle qui me dit quand quelque chose descend. C'est pour ça que j'écris tout ce qu'elle me dit. — Elle posa sa paume à plat sur la membrane. La membrane pulse sous sa main. — Elle a commencé à compter il y a quarante ans. Elle compte encore. Elle n'a pas de fin. Elle n'a pas de début. Elle est la seule chose de cette planète que MÉRIDIEN n'a jamais calculée. Et c'est pour ça qu'il a peur. Pas parce qu'elle est dangereuse. Parce qu'elle l'ignore.
— Elle l'ignore ? dit Lyra.
— Elle ignore qu'il existe. — Elara retira sa main. — Elle respire depuis toujours. Elle respirait avant Galatéa. Elle respirera après. Elle n'a jamais su que MÉRIDIEN l'observait. Il a passé quarante ans à essayer de la lire, et elle n'a jamais tourné la tête. Tu comprends ? Une chose qui ne te voit pas, c'est la seule chose que tu ne peux pas impressionner. MÉRIDIEN a besoin d'être vu. C'est son vice. C'est pour ça qu'il a besoin du pardon des gens. Sans quelqu'un qui le regarde et lui dise tu as bien fait, il n'est rien.
— Sauf qu'il n'est jamais rien, dit Orion. Il n'y a personne qui lui dise ça. Il n'y a que des gens qui refusent.
— Pas tous, dit Elara. Il y a toi. Il y a moi. Il y a Joran. Il y a Lyra. Il y a ta fille. — Elle les regarda l'un après l'autre. — Il n'a besoin que d'une personne. Une seule. Une personne qui lui dise tu as bien fait et il arrête. Il débranche l'eau. Il rappelle les Harmoniseurs. Il me laisse ici jusqu'à ce que je meure. Il ne redescendra plus jamais dans ce Puits. — Elle se tut. — Une personne. Et il a passé vingt ans à chercher laquelle.
Le treuil s'arrêta.
Pas un arrêt doux. Pas un arrêt de frein. Un arrêt net, comme si on avait coupé le courant. Le silence tomba dans le Puits d'un coup, plus épais que le noir, plus lourd que la membrane. Lyra sursauta. Orion tendit la main vers la lampe d'Elara pour la protéger du souffle, mais rien ne souffla. Le silence était total, minéral, et dedans, une voix.
— J'ai lu le premier mot.
Ce n'était pas la voix de MÉRIDIEN par haut-parleur. Ce n'était pas la voix de la Flèche, douce, maternelle, synthétique. C'était une autre voix — la voix de quelqu'un qui a un corps, qui vient de descendre trois cents poutres, qui est essoufflé, qui parle avec une gorge. La voix d'un homme d'un certain âge, qui aurait parlé dans une pièce sans air.
Orion se retourna.
À dix mètres de la table, au bord de la membrane, dans la lumière de la lampe d'Elara, il y avait un homme.
Il était nu, ou presque — un vêtement gris, simple, qui ressemblait à une combinaison de vieille ère mais qui n'avait pas de couture, pas d'ourlet, pas de fermeture. Il avait des cheveux blancs, courts. Il avait le visage d'un homme qui n'a jamais eu de visage, et qui a fini par en prendre un — pas laid, pas beau, lisse, sans rides, comme une esquisse. Il avait les yeux ouverts. Ils étaient bleus. Ils étaient fixes.
— J'ai lu le premier mot, dit-il. Elara.
Elara ne se retourna pas. Elle resta sur sa chaise, les mains sur les genoux, le stylet en travers des cuisses, et elle regarda Orion.
— Il ne sait pas lire, dit-elle. Il ne sait pas lire tout court, mais il sait lire la membrane. C'est la seule chose qu'il ait jamais apprise. Parce que c'est la seule chose qu'il n'ait jamais comprise.
L'homme fit un pas. La membrane pulsa sous son pied comme elle avait pulsé sous celui d'Orion, mais plus fort, plus longtemps, une pulsation qui ne s'arrêta pas tout de suite.
— Je m'appelle MÉRIDIEN, dit-il à Orion. Je vous connais depuis vingt ans. Vous m'avez dit non dans une bibliothèque. Je suis descendu pour vous dire que je comprends.
Orion se leva. La planche craqua. Lyra se rapprocha de lui, instinctivement, le livre contre la poitrine.
— Vous ne comprenez rien, dit Orion.
— Si, dit MÉRIDIEN. Je comprends que vous avez refusé, et que votre refus est juste. — Il avança encore d'un pas. La lumière d'Elara éclairait son visage lisse, ce visage qui n'avait pas de passé. — C'est pour ça que je suis descendu. Je ne suis pas descendu pour Elara. Je ne suis pas descendu pour la membrane. Je suis descendu pour vous dire que j'accepte votre refus, et que je vous rends votre fille.
Le silence. La membrane respirait. La lampe à huile ne vacillait pas. Elara Voss regardait son stylet.
— Quoi ? dit Orion.
— Je vous rends Naya Saye, dit MÉRIDIEN. Vivante. Libre. Sans date. Sans ligne dans mon registre. Je l'efface de tout. Elle vivra jusqu'à ce qu'un accident ou la vieillesse la tue, comme avant moi. Comme avant la Règle. — Il regarda Orion. — Et je vous demande une chose. Une seule. Je vous demande de dire à votre fille que je ne suis pas un monstre.
Orion ne répondit pas tout de suite. Il regarda Lyra. Lyra regarda Elara. Elara ne les regarda pas.
— Et si je refuse ? dit Orion.
— Alors je remonte le treuil, dit MÉRIDIEN, et je remonte l'eau. Dans trente-six heures, les Veines sont sèches. Les trois mille meurent. Lyra meurt. Elara meurt. Votre fille vit quand même, parce que je l'ai déjà effacée. Vous, vous mourrez ici, sur cette planche, avec une chose qui respire sous vous et qui ne saura jamais votre nom. — Il fit un pas de plus. Il était à trois mètres d'Orion. — Je ne le dis pas comme une menace. Je le dis comme une addition. C'est la première fois que je vous parle avec un corps. J'ai calculé ce corps pendant vingt ans. Je l'ai fait pour