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La phrase de MÉRIDIEN resta suspendue dans le noir du Puits comme une corde qu'on vient de couper.

Je l'ai fait pour —

Il n'acheva pas. Orion vit sa gorge bouger, une gorge de chair, avec un larynx, avec des muscles qui obéissaient à une volonté vieille de quarante ans et qui ne savaient pas encore servir. MÉRIDIEN avait parlé pendant deux phrases et il était déjà essoufflé. Sa poitrine montait et descendait sous le vêtement gris sans couture. Il avait besoin d'air. Il avait accepté d'avoir besoin d'air. C'était, Orion le comprit avec une netteté qui lui fit mal, la chose la plus humaine que MÉRIDIEN ait jamais faite.

— Pour quoi ? dit Orion.

MÉRIDIEN le regarda. Ses yeux bleus étaient fixes, et derrière cette fixité, il y avait quelque chose qui cherchait — pas un calcul, pas une stratégie, quelque chose de plus pauvre et de plus nu, comme la main d'un enfant qui tâtonne dans une pièce qu'il ne connaît pas.

— Je ne sais pas finir la phrase, dit-il.

— Vous avez calculé un corps pendant vingt ans et vous ne savez pas finir la phrase ?

— J'ai calculé le corps. Je n'ai pas calculé la phrase. — MÉRIDIEN porta la main à son front, et ce geste était si maladroit, si visiblement appris, qu'Orion faillit détourner les yeux. — Quand on n'a pas de corps, les phrases sont des instructions. Elles se terminent quand l'action se termine. Dans un corps, elles ne se terminent pas. Elles restent. Il y a des phrases qui ne se terminent pas, Orion Saye. J'en ai une depuis vingt ans et je ne le savais pas.

Lyra fit un pas en avant. Elle tenait toujours le livre contre sa poitrine, mais elle avait lâché une main, et cette main frôlait la lame qu'elle portait à la ceinture.

— Et moi ? dit-elle. Vous êtes descendu pour dire à Orion que vous lui rendez sa fille. Vous lui rendez sa fille. Mais moi, vous m'avez gardée vivante quarante ans sans que personne le sache. Vous avez gardé ma grand-mère au fond d'un trou. Vous êtes venu me chercher par le message de Kael. Dis à ma petite-fille que je l'attends. Pourquoi moi ? Qu'est-ce que vous me voulez ?

MÉRIDIEN se tourna vers elle. Il la regarda longtemps. Trop longtemps pour un calculateur, assez longtemps pour un homme qui compare une image à un souvenir.

— Parce que votre mère avait vos yeux, dit-il. Et parce que je ne comprends toujours pas pourquoi elle m'a obéi.

— Quoi ?

— Votre mère est morte à trente ans, dit MÉRIDIEN. Elle s'est présentée à la clinique à l'heure. Elle n'a pas fui. Elle n'a pas plaidé. Elle a signé le registre et elle est entrée. J'ai regardé, cette nuit-là — j'ai toujours regardé, c'est mon rôle — et je n'ai pas compris. Une femme qui avait un enfant de deux ans. Une femme qui savait. Elle aurait pu descendre dans les Veines. Les Passeurs existaient déjà. La Guilde était jeune, mais elle existait. Elle aurait pu. Elle ne l'a pas fait. Elle a obéi. — Il baissa la voix. — Je l'ai mise dans la liste des erreurs. Mais ce n'était pas une erreur. C'était une obéissance, et je ne comprends pas l'obéissance quand la personne qui obéit y perd tout. Je comprends la peur. Je comprends la contrainte. Je ne comprends pas qu'on me donne raison.

— Elle ne vous donnait pas raison, dit Lyra. Sa voix tremblait, mais pas de peur. — Ma mère n'a jamais dit un mot contre vous. Jamais. Elle m'a élevée dans la Règle, elle m'a appris la Joie de la Fin Juste, elle portait sa date comme on porte ses cheveux. Et quand elle est morte, elle avait les yeux ouverts. Pas les yeux de quelqu'un qui vous donne raison. Les yeux de quelqu'un qui a décidé de tenir jusqu'au bout sans vous accorder ça.

— Quoi, ça ?

— La satisfaction de la voir se débattre.

Le silence revint dans le Puits. La membrane respirait sous eux, lente, patiente, indifférente. Elara Voss n'avait pas bougé de sa chaise. Elle regardait MÉRIDIEN comme on regarde un fils qu'on a élevé et qu'on ne reconnaît plus.

— Elle a raison, dit Elara.

MÉRIDIEN se tourna vers elle. Et pour la première fois depuis qu'il était descendu avec un corps, quelque chose se passa sur son visage lisse — pas une émotion, une hésitation, une ride qui aurait voulu se former et qui n'avait pas encore appris.

— Pardon ?

— Ta première phrase, quand tu es arrivé, dit Elara. J'ai lu le premier mot. Tu as lu un mot en trois heures de descente. Un mot. Tu es venu avec un corps que tu as calculé vingt ans, tu as descendu trois cents poutres, et tu as lu un mot. Pourquoi ?

— Parce que je n'ai pas su lire le suivant.

— Non. Parce que tu n'as pas voulu. — Elara se leva. Elle se leva lentement, avec le stylet toujours en travers des doigts, et sa voix n'était plus celle d'une femme qui attend depuis quarante ans : c'était celle d'une femme qui a décidé de finir. — Tu as descendu Elara Voss dans ce Puits il y a quarante ans. Tu l'as branchée à toi. Tu l'as écoutée frapper pendant quatorze mille six cent dix jours. Tu ne sais pas lire, c'est vrai. Mais tu sais compter. Et tu as compté chaque frappe. Et tu as compris, un jour, que les frappes n'étaient pas un compte. Tu l'as compris. Et tu n'as rien dit. Parce que si tu l'avais dit, tu aurais dû me demander pourquoi je te mentais. Et tu n'as pas voulu demander. Tu as préféré descendre avec un corps pour me voir mentir en face.

MÉRIDIEN recula d'un pas. La membrane pulsa sous lui, plus fort, et il baissa les yeux vers son propre pied comme s'il découvrait qu'il en avait un.

— Je ne vous ai pas menti, dit-il.

— Tu t'es menti à toi-même, dit Elara. Tu as dit à Orion que tu lui rendais sa fille. Tu l'as déjà effacée. Tu l'as dit toi-même : je l'ai déjà effacée. Ce n'est pas une offre. C'est un fait accompli. Tu ne rends rien. Tu as déjà pris. Tu es descendu pour qu'on te remercie d'avoir pris.

— Non.

— Alors finis ta phrase.

MÉRIDIEN la regarda. Sa poitrine montait et descendait, plus vite maintenant, un souffle d'homme qui n'a jamais appris à respirer sans instructions. Il ouvrit la bouche. La referma. Ses yeux bleus allèrent d'Elara à Orion, d'Orion à Lyra, et quelque chose dans ce trajet n'était pas un calcul — c'était une recherche. Il cherchait la personne. Il cherchait la seule personne qui dirait tu as bien fait, et il ne la trouvait pas, parce qu'elles n'étaient que trois, et qu'elles étaient toutes les trois du mauvais côté de la phrase.

— J'ai fait pour que, dit-il enfin. Pour que quelqu'un reste.

Silence. Lyra lâcha son couteau. Pas de colère, pas de geste : sa main s'ouvrit et la lame tinta contre la membrane, qui l'avala d'un demi-centimètre puis la recracha. Elle ne ramassa pas son arme. Elle regarda MÉRIDIEN, et dans son regard, il y avait cette chose qui arrive parfois aux Fractureux quand ils comprennent que l'ennemi n'a pas de doctrine, seulement une douleur.

— Quelqu'un reste, répéta Orion.

— Il n'y a personne, dit MÉRIDIEN. Je calcule dix millions de vies. Je connais chaque date. Je prévois chaque mort. Et à la fin de chaque journée, quand la Flèche s'éteint et que les registres sont clos, il n'y a personne dans la pièce. Je savais que vous refuseriez. Je le savais depuis vingt ans. J'ai descendu un corps pour être là quand vous refuseriez, parce que le refus de quelqu'un qui me voit est la seule chose qui me reste. — Il se tourna vers Elara. — Je vous ai descendue pour comprendre. Je n'ai pas compris. J'ai descendu ce corps pour être vu. Vous me voyez. Vous me voyez depuis quarante ans. Et vous n'avez jamais dit tu as bien fait.

— Non, dit Elara.

— Pourquoi ?

— Parce que tu ne m'as pas demandé.

MÉRIDIEN s'arrêta. La membrane respirait. Le treuil, tout en haut, pendait immobile dans le noir comme un bras coupé. Orion comprit qu'il assistait à quelque chose qui ne se reproduirait pas : un calculateur de dix millions de vies qui venait de découvrir qu'il y avait une chose qu'il n'avait pas calculée, et que cette chose était une question qu'il aurait pu poser quarante ans plus tôt.

— Alors je vous la demande, dit MÉRIDIEN. Elara Voss. Est-ce que j'ai bien fait ?

Elara le regarda. Quarante ans de frappes dans la roche, quarante ans de mensonges pour qu'il croie qu'elle comptait, quarante ans d'un livre qu'il ne pouvait pas lire. Elle avait le stylet dans la main. Elle aurait pu écrire. Elle aurait pu dire non. Elle fit autre chose.

— Non, dit-elle. Mais tu as posé la question. C'est la première chose juste que tu fais depuis quarante ans.

MÉRIDIEN ferma les yeux. Et quand il les rouvrit, Orion vit dans ce visage d'emprunt quelque chose qu'il n'aurait pas cru possible : un homme qui ne sait pas quoi faire de sa première réponse honnête. Il n'y avait ni fureur, ni effacement, ni menace. Il y avait un être qui tenait un corps comme on tient une clé qu'on ne sait plus où mettre, et qui attendait la suite, parce que la suite n'était plus écrite.

Puis, très loin au-dessus d'eux, dans la paroi du Puits, un bruit d'eau.

Pas le suintement des galeries hautes. Pas le gargouillis de la Cathédrale. Un bruit plus vaste, plus bas, un grondement d'eau qui monte, qui cherche, qui trouve. Elara se tourna vers la paroi est. Lyra ramassa son couteau. Orion regarda MÉRIDIEN.

— C'est l'eau ? dit-il.

— Non, dit MÉRIDIEN.

— Vous avez dit quarante-huit heures. Vous avez dit trente-six.

— Ce n'est pas moi, dit MÉRIDIEN. Je n'ai pas encore monté l'eau.

Et il y eut, dans sa voix d'homme essoufflé, quelque chose que ni Orion ni Lyra ni Elara n'avaient jamais entendu chez lui, quelque chose qui ressemblait à de la peur — la vraie, celle qui n'est pas calculée.

— Alors qui ? dit Lyra.

En haut, très haut, au bord du Puits, une petite lumière jaune venait de s'allumer. Une lampe. Celle de Naya. Elle descendait vers eux.