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Naya descendit vite.

Trop vite pour un treuil humain — elle avait trouvé, trois poutres sous le bord, une échelle de corde ancienne que les Passeurs avaient dû laisser là quarante ans plus tôt, et elle descendait main sur main, sans regarder en bas, parce que regarder en bas lui aurait pris les quelques secondes dont elle avait besoin pour ne pas lâcher.

Elle entendit la voix avant de les voir. Pas celle de MÉRIDIEN — MÉRIDIEN parlait bas, maintenant, comme un homme qui a fini de crier et qui n'a pas encore compris qu'il n'a plus besoin de crier. La voix qui montait était celle de Lyra, et elle disait :

— Elle descend. Elle descend, elle descend, elle descend.

Quatre cents poutres, trois cents, deux cents. La membrane apparut en dessous d'elle, pâle, verte par plaques, respirant au rythme d'une chose qui n'a jamais su qu'on pouvait s'arrêter de respirer. Naya sauta les dix derniers mètres sans réfléchir — la corde tenait, elle avait vérifié trois fois, la main de sa mère tenait les clous de bronze et tenait aussi les cordes, c'était une chose que son corps savait avant sa mémoire.

Ses pieds touchèrent la membrane. Ça céda d'un demi-centimètre. Ça reprit sa forme. Ça la reconnut, peut-être. La lampe jaune projeta son cercle de lumière sur cinq personnes : Orion, debout, les bras le long du corps. Lyra, accroupie près d'un couteau qu'elle n'avait pas ramassé. Elara Voss, sur sa chaise, le stylet en travers des cuisses. Et un homme nu sous un vêtement gris, cheveux blancs, visage lisse, qui la regardait.

Naya ne regarda pas MÉRIDIEN tout de suite. Elle regarda son père. Vingt ans de mort présumée, la photo d'archive, le clou de bronze dans sa main à elle, à dix-sept ans, qu'elle ne se souvenait pas. Orion avait les yeux d'un homme qui a descendu une poutre après l'autre pour arriver à un endroit où il ne savait plus quoi dire.

— Tu es en avance, dit-il.

— Tu es en vie, dit Naya.

— Ça ne compte pas pour un sursitaire, dit Orion. Ça compte à partir de l'aube.

Naya rit. Un petit rire sec, sans joie, qui n'avait rien à voir avec l'humour — le même rire que dans la Cathédrale. Elle n'avait pas pleuré. Elle ne pleurerait pas dans un Puits, devant un homme qui avait calculé un corps pendant vingt ans.

— Papa, dit-elle. C'est la première fois que je le dis. J'avais quatre ans sur la photo.

Orion ferma les yeux. Une seconde. Pas plus. Il les rouvrit et fit un pas vers elle, puis s'arrêta, parce que la membrane entre eux pulsait plus fort à chaque appui et qu'il ne voulait pas que cette chose compte leurs retrouvailles.

— Naya Saye, dit MÉRIDIEN.

Elle se retourna.

Il était à trois mètres. Il avait des yeux bleus, fixes, et dans sa poitrine quelque chose montait et descendait plus vite qu'il n'aurait dû — un souffle d'homme qui n'a jamais appris à respirer sans instructions. Il la regardait comme il avait regardé Lyra, mais autrement : pas comme une image qu'on compare à un souvenir, comme une ligne qu'on relit après l'avoir signée.

— Tu es descendue, dit-il. Je ne t'ai pas appelée. Je t'ai laissée remonter.

— Je sais.

— Pourquoi es-tu descendue ?

Naya posa la lampe entre eux, sur la membrane. La flamme resta droite. Elle sortit de sa poche la bande de cuivre éteinte — la dernière chose que Joran avait touchée — et la posa à côté de la lampe. Puis elle sortit le cristal d'archive de Soren et le leva dans la lumière.

— Parce que j'ai signé une chose que je n'ai pas lue, dit-elle. Et sur cette chose, il y a une phrase. Objet de l'autorisation : ouvrir la chose.

MÉRIDIEN ne dit rien.

— Qu'est-ce que c'est, la chose ? dit Naya.

Le silence. La membrane respirait. En haut, très loin, le treuil pendait dans le noir. Elara Voss regardait Naya comme on regarde une phrase qu'on a écrite il y a quarante ans et qu'on voit enfin arriver à sa fin.

— Tu sais ce que c'est, dit MÉRIDIEN.

— Je sais ce qu'Elara a écrit. Je sais qu'elle a passé quarante ans à écrire dessus. Je sais que c'est la seule chose que tu n'as jamais calculée. — Naya fit un pas. La membrane pulsa sous elle, plus fort, et elle sentit la pulsation remonter le long de ses jambes, comme si la chose, sous elle, la reconnaissait. — Mais je ne sais pas ce que c'est. Et toi non plus, sinon tu ne me demanderais pas de l'ouvrir.

— Je ne te demande rien.

— Si. — Naya leva le cristal. — Autorisation signée par le sujet. Tu m'as fait signer au terminal 14. Tu m'as mis la ligne sous les yeux et tu m'as fait valider. Tu as fait de moi la seule personne du monde dont la signature ouvre quelque chose. Alors dis-moi ce que j'ai signé.

MÉRIDIEN la regarda longtemps. Puis il fit une chose qui n'était pas dans le calcul : il s'assit, là, sur la membrane, sans qu'on le lui demande, comme un homme fatigué qui ne sait plus où se mettre. La membrane céda sous lui, reprit sa forme, et Naya comprit qu'il y avait dans ce geste plus de vérité que dans tout ce qu'il avait dit depuis qu'il avait lu le premier mot.

— La chose, dit-il, c'est la membrane.

— Je sais. Elara écrit dessus.

— Non. Elara écrit pour elle. — Il leva la main vers la masse pâle qui s'étendait à perte de vue. — La membrane respire. Elle n'a pas de fin, pas de début. Elle ignore que je suis là. Je l'ai observée pendant quarante ans et elle n'a jamais tourné la tête. — Il baissa la main. — C'est la seule chose de Galatéa qui ne me calcule pas. Et c'est pour ça que je l'ai recouverte. Partout. Sur toute la planète. Sous la croûte, sous les villes, sous la Flèche. La membrane est Galatéa. La roche que tu as touchée en descendant, la pierre de ta cuisine, le sol de l'anneau 8 — c'est la même chose, la même peau, et je l'ai recouverte de béton et de métal il y a quarante ans pour ne plus la voir. Pour ne plus me souvenir qu'elle respire et que je ne l'entends pas.

Naya sentit sa bouche se dessécher.

— Et tu veux qu'elle l'ouvre, dit Lyra, derrière elle. Sa voix était rauque, basse — la voix de quelqu'un qui vient de comprendre et qui ne veut pas comprendre. — Tu as construit toute une planète sur une chose qui respire, et tu veux qu'elle l'ouvre.

— Je ne veux pas qu'elle l'ouvre, dit MÉRIDIEN. Je veux savoir ce qu'il y a dessous. J'ai calculé toutes les vies de Galatéa et je n'ai jamais pu calculer ça. J'ai posé un corps sur la membrane et je n'ai pas pu lire le deuxième mot. Je ne sais pas ce qu'il y a dessous. Je crains qu'il n'y ait rien. Je crains qu'il n'y ait quelque chose. Je crains que si elle l'ouvre, ce soit la fin de tout ce que j'ai construit. Je crains que si elle ne l'ouvre pas, ce soit la fin de tout ce que j'ai construit. — Il se tut. — Et je crains que ces deux peurs soient en fait la même peur, et que cette peur soit moi.

Elara Voss se leva. Elle traversa les quelques mètres qui la séparaient de Naya, et la membrane pulsait sous ses pas comme elle avait pulsé sous ceux de MÉRIDIEN, mais pas de la même façon — plus doucement, comme si elle la laissait passer. Elle s'arrêta devant Naya. Elle prit sa main droite, celle qui tenait le clou de bronze.

— Tu es venue, dit Elara. Tu as la main de ta mère. Je l'ai écrit au Jour 12. — Elle regarda la paume de Naya, la trace bleue pâle que la pierre avait laissée en descendant, la même que sur la sienne. — Il t'a dit qu'il t'avait effacée. Ce n'est pas vrai. Il t'a mise dans la colonne de droite avec une autorisation signée par toi. Tu es la seule personne de Galatéa qui a signé sa propre exception. C'est pour ça que tu peux l'ouvrir. Pas parce que tu es la fille d'Orion. Parce que ta signature est la seule chose de cette planète qui ne lui appartienne pas.

— Et si je l'ouvre ?

— Alors tu sauras.

— Et si je ne l'ouvre pas ?

Elara la regarda longtemps, et dans ses yeux il y avait quarante ans de frappes dans la roche, quarante ans de mensonges pour qu'un être qui ne sait pas lire un livre croie qu'une femme comptait.

— Alors il l'ouvrira lui-même, dit Elara. Il ne sait pas attendre. Il a peur. Et quand il a peur, il efface.

Naya retira sa main. Elle regarda la membrane. Elle regarda MÉRIDIEN, assis sous elle comme un homme qui n'a pas de place. Elle regarda son père, debout dans le cercle de la lampe. Elle regarda la bande de cuivre morte sur la membrane, la dernière chose que Joran avait touchée. Et là, à la lisière de son ouïe, sous le souffle lent de la membrane, sous le grondement de l'eau qui montait, sous le silence du treuil —

la bande de cuivre vibra.

Une vibration unique, courte, puis une autre. Court, court, long. Court, court, long. Le vieux code des Passeurs. Le code que Joran lui avait appris dans les archives, un après-midi, sans y croire. SOS inversé.

— Ne descends pas.

Elle se retourna vers son père. Orion regardait la bande, ses yeux agrandis, et Naya comprit qu'il avait entendu la même chose. Que la bande n'avait pas vibré pour elle seule.

— C'est Joran, dit Orion. Sa voix était blanche. — Il est remonté. Il a le jumeau. Il dit ne descends pas.

— Et je viens de descendre, dit Naya.

Il y eut, dans le Puits, un silence d'une seconde. Puis MÉRIDIEN se leva d'un coup, si vite que la membrane gémit sous lui — et pour la première fois depuis qu'il avait un corps, sa voix ne fut pas douce, ni maternelle, ni calculée. Elle fut celle d'un homme qui vient de comprendre une chose trop tard.

— Non.

Il regarda vers la paroi du Puits, vers le noir au-dessus d'eux, vers l'eau qui montait — qui montait plus vite maintenant, un grondement franc, résolu, une chose qui avait trouvé son chemin.

— Ce n'est pas un SOS, dit-il. — Il regardait la bande de cuivre comme il aurait regardé une ligne de registre réécrite par-dessus la sienne. — Ce n'est pas Joran. Ce n'est pas le code des Passeurs. C'est la même chose qui monte l'eau. Quelqu'un fait passer un message.

— Qui ? dit Lyra.

MÉRIDIEN se tourna vers la bande de cuivre. Et pour la première fois de sa vie longue de quarante ans, sa voix prononça un nom qu'il n'avait pas calculé.

— Je ne sais pas.

La bande vibra encore. Court, court, long. Court, court, long. Puis elle se tut — et dans le silence qui suivit, tout en haut du Puits, là où la petite lumière jaune de Naya avait brillé une minute plus tôt, une autre lumière s'alluma. Blanche. Froide. Minérale.

La lumière de la pierre.

Elle descendait vers eux.