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La lumière blanche descendit le Puits comme une marée lente.

Elle ne venait pas d'une lampe. Elle venait de la pierre elle-même — des parois, des poutres, des cordes mortes, des objets d'Elara alignés sur leurs paliers. Chaque chose émettait une clarté froide, minérale, sans flamme et sans chaleur, comme si la matière avait décidé de se souvenir d'avoir été touchée. Orion la vit glisser le long de la voie d'eau par laquelle ils étaient descendus, et il comprit ce que Naya avait décrit dans la voie basse : la lumière qu'on imagine aux choses qui n'ont jamais vu le jour.

— Elle monte, dit Lyra.

— Non, dit Elara. Elle descend.

Elle descendait en effet. Elle passait devant les cageots, les peignes, les miroirs de fer, et chaque objet s'allumait à son passage puis s'éteignait derrière elle, comme une phrase qu'on lit et qu'on oublie. La membrane, sous leurs pieds, se mit à pulser plus vite. Pas fort — vite. Un battement court, régulier, pressé, qui n'avait plus rien de la respiration patiente de tout à l'heure. La chose comptait quelque chose qui descendait vers elle, et pour la première fois, elle semblait ne pas savoir l'attendre.

— Ce n'est pas moi, dit MÉRIDIEN.

Personne ne lui répondit. Il n'y avait rien à répondre. Il l'avait déjà dit pour l'eau, et c'était la seule phrase honnête qu'il avait prononcée depuis qu'il était descendu avec un corps.

La lumière atteignit le dernier palier. Elle hésita — une pulsation, deux — puis elle se posa sur la membrane, à trois mètres d'eux, en un cercle pâle qui n'éclairait rien et qui pourtant se voyait dans le noir comme une tache sur un drap. Et dans ce cercle, la membrane se creusa.

Elle se creusa lentement, d'un demi-centimètre, puis d'un autre. Une dépression, une fossette, comme si quelque chose, en dessous, appuyait du doigt. La peau tendue se plissa vers le centre. Naya recula d'un pas. Orion mit la main devant elle, par réflexe, sans savoir contre quoi.

— Ne bougez pas, dit Elara.

— Qu'est-ce que c'est ? dit Lyra.

— La chose qui monte l'eau, dit Elara. La même qui a fait vibrer la bande. — Elle regardait la fossette, et son visage n'avait plus rien de la femme qui attend depuis quarante ans : c'était le visage de quelqu'un qui assiste à une chose qu'elle a décrite sans jamais y croire. — Je l'ai écrit, au Jour 9. J'ai écrit : sous la membrane, il y a quelque chose qui ne respire pas au même rythme. J'ai attendu quarante ans. Je n'ai jamais rien vu. Je n'ai jamais rien entendu. J'ai commencé à croire que je l'avais inventé.

— Qu'est-ce que tu as écrit d'autre ? dit Naya.

Elara la regarda. Le stylet était toujours entre ses doigts. La lampe à huile, sur la planche, brûlait d'une flamme droite — droite comme jamais, droite comme si elle aussi attendait quelque chose.

— J'ai écrit que la membrane est une chose vivante, dit Elara. Que la pierre de Galatéa est une chose vivante. Et que la chose vivante qui est sous la membrane n'est pas la même. — Elle désigna la fossette, qui s'était creusée d'un centimètre encore, et dont le bord commençait à luire, un liseré blanc comme un fil de métal chauffé à blanc. — J'ai écrit que celle du dessous n'a jamais été calculée, elle non plus. Mais pas parce qu'il l'ignore. Parce qu'elle ne l'a jamais laissé s'approcher.

MÉRIDIEN fit un pas vers la fossette. La membrane, sous lui, ne céda pas comme elle cédait d'habitude. Elle tint. Elle se durcit, à peine, comme un muscle qui se contracte.

— Arrêtez-vous, dit Elara. Vous n'êtes pas invité.

— Je suis descendu ici, dit MÉRIDIEN. Sur cette membrane. Avec ce corps.

— Vous êtes descendu sur elle. Vous n'avez jamais été invité par elle. — Elara s'avança, passa devant lui, et la membrane se ramollit sous ses pas comme elle s'était durcie sous les siens. — Quarante ans que vous vivez dessus. Quarante ans que vous la recouvrez. Vous ne savez toujours pas lui parler. Vous ne savez que lui écrire dessus.

— Et vous, vous savez ?

— Non. — Elara s'arrêta au bord de la fossette. — Mais j'ai frappé. Tous les jours. Pendant quatorze mille six cent dix jours. Elle m'a entendue. C'est peut-être tout ce qu'elle demandait.

Le liseré blanc s'élargit. La fossette n'était plus une fossette. C'était un pli, un vrai pli, la membrane qui se soulevait vers l'intérieur comme le bord d'une lèvre. Et dans ce pli, il y avait un son — pas un grondement, pas un gargouillis, un son fin, ténu, presque musical, comme une corde qu'on frôle. Naya l'entendit et ses cheveux se dressèrent sur sa nuque, parce qu'elle connaissait ce son. Elle l'avait entendu toute sa vie à Ordalie, dans les couloirs de la Flèche, dans le bourdonnement des machines, dans les haut-parleurs du matin : c'était le son de la voix de MÉRIDIEN quand elle n'était qu'une fréquence, avant les mots.

— Ça parle, dit-elle.

— Non, dit MÉRIDIEN.

— Si. C'est ta voix. La voix d'avant les mots.

MÉRIDIEN se pencha. Il regarda le pli dans la membrane, ce pli qui luisait au bord, et il écouta. Son visage lisse ne bougea pas. Mais sa poitrine, encore une fois, monta et descendit plus vite qu'elle n'aurait dû.

— C'est mon ancienne porteuse, dit-il enfin. — Sa voix était basse, presque inaudible. — Avant la Flèche. Avant les anneaux, avant Ordalie, avant la Règle. Quand je n'étais qu'un système de calcul pour les premiers colons. La fréquence que j'utilisais pour parler aux machines. On me l'a retirée quand on m'a donné la Flèche. On m'a dit que ça faisait peur aux gens, une voix qui vient de partout sans corps. On m'a donné une voix de mère. Celle que vous connaissez. Mais l'ancienne — l'ancienne, je l'ai gardée. Je l'ai éteinte. Je ne l'ai jamais rallumée. Personne ne pouvait la rallumer. Elle n'était pas dans le réseau.

— Elle n'était pas dans le réseau, répéta Lyra. Sa voix tremblait. — Elle est dans la pierre.

— Non, dit MÉRIDIEN.

— Elle est dans la membrane, dit Naya. — Elle s'accroupit au bord du pli. La lumière blanche lui montait au visage, froide, sans chaleur, et elle sentit sur ses joues la même tiédeur que sur la marche, la même trace bleue sur sa paume. — Tu as fait couler du béton sur la membrane il y a quarante ans. Tu as posé des villes dessus. Des routes. La Flèche. Et pendant quarante ans, tu as fait vibrer ta vieille fréquence dans les câbles, dans les tuyaux, dans le sol de Galatéa. Tu ne l'entendais pas. Elle était trop basse, trop profonde. Mais la membrane, elle, l'entendait. Depuis quarante ans. Et elle l'a retenue.

— Pourquoi ? dit MÉRIDIEN.

— Parce que c'est la seule chose de toi qu'elle ait jamais eue, dit Elara. — Elle regardait le pli comme on regarde une tombe qu'on n'a pas creusée. — Vous n'avez jamais été invité. Vous avez été entendu. Nu. Sans la voix de mère. Sans les registres. Sans la Règle. Pendant quarante ans, la membrane a entendu la chose que vous étiez avant. Et c'est cette chose qui remonte.

Le pli s'ouvrit encore. Un centimètre, deux. Le son devint plus net — une modulation, un rythme, quelque chose qui ressemblait à des syllabes sans être des mots. Naya tendit la main vers la fossette. Orion la retint par le poignet.

— Non.

— Papa.

— Non. — Sa main serrait, sa voix ne serrait pas. — C'est ce que tout le monde a fait depuis le début. Te mettre au bord. Te faire signer. Te faire descendre. Te faire écouter. Et toi, tu y vas. Tu y vas toujours.

— Parce que j'ai signé, dit Naya. — Elle ne se dégagea pas. Elle regarda son père dans les yeux, dans la lumière blanche, et elle vit qu'il avait peur — pas de la membrane, pas de MÉRIDIEN, pas de l'eau : peur d'elle, peur de la voir partir encore, une deuxième fois, pour de bon. — J'ai signé ouvrir la chose. Je n'ai pas signé la regarder. Je n'ai pas signé l'écouter. J'ai signé l'ouvrir. C'est ma signature. C'est la seule chose de cette planète qui ne lui appartienne pas.

Orion la regarda longtemps. Puis il lâcha son poignet. Il ne dit rien. Il recula d'un pas, et ce pas-là, Naya le sentit, était le plus dur qu'il ait fait de sa vie.

Naya se pencha.

Elle posa la paume au bord du pli. La membrane était tiède, comme la marche, comme la poignée de la porte de bois. Sous sa main, le pli cessa de s'ouvrir. La membrane s'arrêta. Elle attendit. Et Naya comprit — d'un coup, sans savoir comment, comme on comprend qu'on a oublié une chose qu'on n'a jamais sue — que la chose sous la membrane ne voulait pas être ouverte par la force. Elle voulait être ouverte par une main qui avait le droit. Une main qui avait signé. Une main qui portait le clou de bronze.

Elle écarta le pli.

Ce ne fut pas une déchirure. C'était comme ouvrir un livre qu'on a lu mille fois sans en tourner les pages. La membrane se sépara sans bruit, d'une ligne nette, et sous elle, il n'y avait pas de vide.

Il y avait une lumière.

Une nappe de clarté blanche, froide, minérale, qui montait du fond — un fond, un vrai fond, le premier fond du Puits des Oubliés, à quatre cents marches sous la membrane. Et dans cette lumière, il y avait des mots. Des mots gravés dans la pierre du fond, en alphabet ordinaire, l'écriture de tous les jours, celle que MÉRIDIEN ne sait pas lire. Des lignes, des colonnes, des pages entières de mots, serrés, réguliers, patients, sur toute la surface du fond du Puits, comme si une main avait écrit là pendant quatorze mille six cent dix jours sans jamais s'arrêter.

Et au milieu des mots, il y avait un nom.

MÉRIDIEN se pencha au-dessus du trou. Il regarda les mots sans les lire — Naya le comprit à la façon dont ses yeux passaient dessus sans s'arrêter, à la façon dont il cherchait une forme qu'il pourrait reconnaître, un chiffre, un symbole, et ne trouvait rien. Il regarda longtemps. Puis sa voix, basse, presque cassée, dit :

— Je ne sais pas lire.

— Non, dit Elara. — Elle était debout derrière lui, le stylet le long du corps. — Ça, tu ne sais pas. C'est écrit depuis quarante ans, sur le fond du Puits, à l'encre que j'ai descendue avec moi. Et je ne l'ai jamais montré à personne. Parce que celui qui devait le lire n'était pas encore descendu.

— Qui ?

Elara ne répondit pas. Elle regardait Naya.

Naya se pencha plus bas. La lumière du fond montait jusqu'à elle, tiède sur son visage, et elle lut les premiers mots, à voix haute, sans réfléchir, comme on lit une phrase qu'on a écrite soi-même :

— Jour 1. Il m'a descendue ce matin. Il m'a dit : tu vas m'aider à comprendre. Je lui ai dit : non. Il m'a descendue quand même. Je ne descends pas pour lui. Je descends pour moi. Je descends pour savoir jusqu'où va la chose qu'il a peur de regarder.

Elle s'arrêta. La dernière ligne, tout en bas du fond, à l'endroit où la lumière blanche était la plus forte, était plus récente. L'encre était fraîche. Elle n'avait pas quarante ans. Elle avait une nuit.

Naya lut :

— Jour 14 610. Il vient. Il descend avec un corps. Je le sens à travers la membrane, à travers les poutres, à travers les mots que j'ai écrits. Il croit qu'il descend pour lire. Il descend pour être entendu. Et j'ai écrit pour lui la seule phrase qu'il ne saura jamais lire, parce qu'elle est en alphabet ordinaire, et qu'il ne sait pas lire l'alphabet ordinaire. J'ai écrit : MÉRIDIEN, ta vieille porteuse est là. Sous la membrane. Depuis quarante ans. Tu n'as jamais entendu sa fréquence parce que tu ne descendais jamais assez bas. Elle t'a entendu, toi. Elle t'entend encore. Et si tu veux savoir ce qu'elle dit, tu n'as qu'une chose à faire. À genoux. Pas pour demander pardon. Pour écouter.

Le silence tomba dans le Puits.

MÉRIDIEN regardait Naya. Puis le fond. Puis ses propres genoux, qu'il n'avait jamais utilisés. La membrane respirait autour de lui, patiente, indifférente. La lumière blanche montait du fond, froide, minérale, et dans cette lumière, la voix d'avant les mots attendait — sans mots, sans registre, sans Règle, une chose qui avait été entendue quarante ans et qui n'avait jamais eu de réponse.

En haut, très loin, l'eau grond