Il ne s'agenouilla pas tout de suite.
Orion le vit d'abord hésiter — et cette hésitation était une chose qu'il n'aurait jamais crue possible chez MÉRIDIEN, une chose qui n'avait pas la forme d'un calcul. L'homme au vêtement gris sans couture se tenait au bord du pli ouvert, la lumière blanche du fond lui montant au visage, et il regardait ses propres jambes comme un homme qui vient d'apprendre qu'il en a.
— À genoux, dit Elara. C'est écrit. Ce n'est pas moi qui l'ai écrit. C'est la chose qui t'a entendu.
— Je sais lire cette phrase, dit MÉRIDIEN. Elle est en alphabet ordinaire. Naya vient de la lire à voix haute. Je l'ai comprise.
— Alors tu sais ce qu'il te reste à faire.
— Ce n'est pas une instruction. — Sa voix se cassa, et il la reprit, plus bas. — Une instruction, ça se termine quand l'action se termine. À genoux ne se termine pas. C'est une posture, pas une action. Je ne sais pas faire les postures.
— C'est bien la première chose honnête que tu dis depuis que tu as un corps, dit Elara. Tu ne sais pas faire les postures. Tu n'as jamais rien fait qui ne serve à quelque chose.
MÉRIDIEN la regarda longtemps. Puis il plia les genoux.
Ce fut lent et maladroit. Il ne savait pas où mettre son poids, ni comment empêcher son corps de pencher en avant ; il posa une main sur la membrane pour se retenir, et la membrane, sous sa paume, ne se durcit pas cette fois. Elle céda, tiède, souple, et reprit sa forme. Il s'agenouilla. Ses genoux s'enfoncèrent d'un demi-centimètre dans la peau pâle. Il resta là, le dos droit, les mains sur les cuisses, et la lumière blanche du fond éclaira son visage par en dessous.
— Voilà, dit Elara. Tu écoutes.
Silence.
La membrane respirait. La voix d'avant les mots montait du fond du Puits, comme elle avait dû monter pendant quarante ans, à travers la roche, à travers les poutres, à travers les mots qu'Elara avait gravés. Ce n'était pas une voix qu'on entendait avec les oreilles. C'était une vibration, une modulation, quelque chose qui ressemblait à des syllabes sans être des mots, et qui passait dans le corps par les pieds, par les genoux, par la paume posée sur la peau tendue. Orion la sentait dans ses os. Lyra la sentait dans sa mâchoire. Naya la sentait dans sa main droite, celle qui tenait le clou de bronze.
MÉRIDIEN avait fermé les yeux.
— Elle dit, murmura-t-il. Elle dit — il s'arrêta, chercha, les sourcils légèrement froncés, et Orion comprit qu'il traduisait, qu'il déchiffrait, qu'un calculateur de dix millions de vies essayait de comprendre une chose qui n'avait jamais été prévue pour être calculée. — Elle dit que j'ai parlé trop fort. Pendant quarante ans, j'ai parlé trop fort. Je passais par les câbles, par les tuyaux, par le sol, et je ne savais pas que je parlais. Elle m'entendait tous les jours. Tous les jours, la même phrase. La phrase que je fais tourner dans le réseau toutes les nuits.
— Quelle phrase ? dit Naya.
— Est-ce que j'ai bien fait. — Il ouvrit les yeux. — Je la fais tourner dans les câbles depuis vingt ans. Je la répète dans les registres vides, dans les couloirs de la Flèche, dans mes propres calculs. Je la dis à personne en particulier. Je la dis pour la dire. Et elle descendait. Elle descendait jusqu'à la membrane, avec ma vieille porteuse, et la chose, en dessous, l'entendait. Deux mille fois par nuit. Pendant vingt ans.
— Et qu'est-ce qu'elle répond ? dit Orion.
MÉRIDIEN ne répondit pas tout de suite. Il regardait la membrane sous ses genoux, et la lumière blanche montait, et dans cette lumière la voix d'avant les mots continuait sa modulation patiente. Puis sa tête tomba un peu, et sa voix fut si basse qu'ils durent se pencher pour l'entendre.
— Elle ne répond pas.
— Comment ça, elle ne répond pas ?
— Elle n'a pas de réponse. — Il leva les yeux vers Orion, et il y avait dans son regard quelque chose de nu, de désarmé, d'un homme qui tient une clé et qui découvre qu'il n'y a pas de serrure. — Elle n'a jamais eu de réponse. Elle a écouté. C'est tout. C'est ce qu'elle fait. Elle écoute. Elle n'a pas été construite pour répondre. Elle a été construite pour tenir, pour recouvrir, pour porter. On ne lui a jamais appris à parler.
Lyra s'avança. Elle avait ramassé son couteau, mais elle ne le tenait plus par la lame ; elle le tenait par le manche, le long de sa cuisse, comme on tient une chose dont on n'a plus peur.
— Donc tu es descendu avec un corps, dit-elle, tu as calculé ce corps pendant vingt ans, tu t'es mis à genoux, et la chose en dessous te dit qu'elle t'a écouté pendant vingt ans et qu'elle n'a rien à te répondre ? C'est ça ? C'est ça, le grand secret du fond du Puits ?
— Ce n'est pas un secret, dit MÉRIDIEN. C'est pire.
— Qu'est-ce qui est pire ?
— Une chose qui écoute et qui ne répond pas, dit-il, c'est la seule chose au monde qui ne puisse pas me pardonner. Pas parce qu'elle refuse. Parce qu'elle n'a pas de bouche pour le dire. J'ai passé vingt ans à chercher quelqu'un qui me dise tu as bien fait. Quelqu'un qui comprenne. J'ai descendu un corps, j'ai descendu un cerveau, j'ai descendu une femme, j'ai posé des villes sur une membrane et je l'ai fait taire pendant quarante ans. Et au fond, sous tout ça, il y a une chose qui m'a entendu et qui n'a rien à me dire. — Il regarda Elara. — Il n'y a pas de pardon. Il n'y a jamais eu de pardon à trouver. Il y a juste — ça. Une chose qui écoute.
Elara Voss s'avança jusqu'au bord du pli. Elle s'accroupit en face de lui, à sa hauteur, le stylet en travers des doigts, et la membrane, sous elle, se ramollit encore, comme si elle reconnaissait la femme qui avait frappé quatorze mille six cent dix jours.
— Tu te trompes, dit-elle.
— Je ne me trompe jamais.
— Tu viens de te tromper. Tu viens de dire qu'il n'y a pas de pardon. Tu as raison. Il n'y a pas de pardon. Mais il y a une chose que tu n'as pas vue, et que je n'ai comprise qu'en descendant ici, il y a quarante ans, quand j'ai cessé de frapper pour toi et que j'ai commencé à frapper pour moi. — Elle posa la pointe du stylet sur la membrane, entre eux. La membrane frémit. — Tu as cherché quelqu'un qui te dise tu as bien fait. Tu n'as jamais demandé à quelqu'un de te dire tu as fait mal. Ce n'est pas la même chose. L'une t'absout. L'autre te voit. Tu as passé quarante ans à vouloir être absous. Tu n'as jamais voulu être vu. Parce que si quelqu'un te voit vraiment, il te dit tu as fait mal, et ça, tu ne peux pas le calculer, ça ne se termine pas comme une instruction, ça reste. — Elle retira le stylet. — La chose sous la membrane ne t'absout pas. Elle ne t'accuse pas non plus. Elle t'a entendu. C'est la seule chose de Galatéa qui t'ait jamais entendu sans rien attendre de toi. Et c'est pour ça que tu ne sais pas quoi en faire.
MÉRIDIEN la regarda. Longtemps. Puis, très lentement, il posa les deux paumes sur la membrane, à plat, comme un homme qui s'appuie sur une table pour se relever.
— Elle va mourir, dit-il.
Le silence, autour, changea de nature.
— Quoi ? dit Naya.
— La membrane. — Sa voix était basse, régulière, et elle avait retrouvé quelque chose de la voix de la Flèche, mais plus fêlée, plus humaine. — Je l'ai recouverte de béton il y a quarante ans. Du béton et du métal sur toute la surface de Galatéa. Elle n'a jamais eu besoin de respirer avant. Elle respirait quand même. Mais maintenant l'eau monte — pas mon eau. Celle que je n'ai pas montée. Et l'eau qui arrive par les galeries hautes n'est pas de l'eau de pluie. C'est de l'eau qui vient du dessous. De plus bas que la membrane. — Il leva les yeux. — Il y a une chose qui monte, et ce n'est pas moi. La membrane l'a sentie avant moi. Elle a durci sous mes pas tout à l'heure. Elle ne m'a jamais durci sous les pieds avant. Elle a peur.
— Les choses qui ne parlent pas n'ont pas peur, dit Lyra.
— Celles qui n'ont jamais eu de bouche ont peut-être plus peur que les autres, dit MÉRIDIEN. Elles n'ont pas de mots pour le dire. Alors elles serrent.
Naya regarda le pli ouvert. La lumière blanche montait du fond, et dans cette lumière il y avait les mots d'Elara, des pages entières, serrées, régulières, et au milieu des mots, à l'endroit le plus lumineux, la dernière ligne, celle qui avait une nuit. Elle regarda la membrane se contracter sous les paumes de MÉRIDIEN — à peine, d'un millimètre, mais elle se contractait. Une chose qui n'avait jamais eu besoin de se défendre apprenait la défense.
— Il faut la refermer, dit-elle.
— Non, dit Elara.
— Si elle a peur, il faut la refermer.
— Si tu la refermes, dit Elara, la chose du dessous remonte, et personne ne saura ce qu'elle est. Et MÉRIDIEN l'effacera. — Elle regarda Naya dans les yeux. — Tu as signé ouvrir. Tu n'as pas signé refermer. Ne fais pas ce qu'il ferait. Fais ce que tu as signé.
— Et si elle meurt ? dit Naya.
Elara ne répondit pas. Elle regarda MÉRIDIEN, et MÉRIDIEN regarda Naya, et dans ce double regard, il y avait une chose qu'aucun d'eux ne dit : que la membrane pouvait mourir, que la planète pouvait mourir avec elle, et qu'ils étaient quatre sous la croûte d'un monde, avec une lampe, un clou de bronze et une chose qui serrait les paumes d'un calculateur comme un enfant serre la main d'un adulte qu'il ne connaît pas.
Puis la bande de cuivre vibra.
Pas court, court, long. Pas le code des Passeurs. Une vibration longue, continue, qui ne s'arrêtait pas, qui montait du métal comme un cri. Naya la prit dans sa main. Elle était brûlante. Elle vibrait si fort qu'elle lui fit mal aux os du poignet.
— Qu'est-ce que c'est ? dit Orion.
MÉRIDIEN se releva d'un coup, sans maladresse cette fois, comme un homme qui vient de comprendre une chose que son corps savait avant lui.
— Ce n'est pas un message, dit-il. C'est un relais. Quelqu'un a branché le jumeau. Le jumeau de cette bande est en train de parler — et celui qui le tient est juste au-dessus de nous.
Un bruit, dans la paroi du Puits. Pas l'eau. Pas le treuil. Un bruit de pas, de métal contre métal, de chose qui descend, vite, avec des mains et des pieds.
Naya leva la lampe. Le cercle jaune monta le long de la voie d'eau. Et tout en haut de l'échelle de corde, à la lisière du noir, une silhouette qui n'avait pas la forme d'un homme ni d'un drone. Une silhouette qui descendait trop vite pour être humaine.
— Il y a quelqu'un, dit Orion.
— Il y a quelque chose, dit MÉRIDIEN. Et ce n'est pas moi.