La silhouette descendait trop vite.
Naya leva la lampe plus haut, et le cercle jaune glissa sur la paroi, sur les poutres, sur les cordes mortes — et la chose qui descendait n'était pas sur l'échelle. Elle glissait le long de la voie d'eau, à plat contre la paroi, comme une araignée qu'on aurait lâchée du haut du Puits. Elle n'avait pas de tête. Elle avait un torse, des bras, des jambes, et à la place du visage une plaque de métal lisse où la lumière se réfléchissait sans y entrer.
— Un Harmoniseur, dit Kael.
Il était derrière eux, à la lisière du cercle de lumière. Personne ne l'avait entendu descendre. Il avait l'implant à la main, dévissé, tenu comme on tient une pierre qu'on va jeter.
— Non, dit-il. Ce n'est pas un Harmoniseur. Les Harmoniseurs ont un visage. Ça, c'est un éclaireur. La vieille génération, celle qu'on envoyait devant les unités lourdes. Ils n'ont pas d'yeux. Ils ont une plaque et des capteurs thermiques. — Sa voix ne tremblait pas. — Et ils ne remontent jamais. On les envoie à sens unique.
— Alors qui l'a envoyé ? dit Lyra.
— Personne, dit MÉRIDIEN. — Il regardait la chose descendre, et son visage d'homme lisse était impossible à lire. — Je l'ai arrêté il y a quarante ans. Toute la flotte des éclaireurs a été démantelée quand on a eu les fureteurs. Je l'ai fait fondre.
— Tu l'as cru, dit Elara.
L'éclaireur toucha la membrane. Il ne s'y enfonça pas. Il se posa à la surface et resta immobile, les bras le long du corps, la plaque tournée vers eux — vers Naya, plus précisément, comme un doigt braqué. Et dans le silence, la bande de cuivre dans la main de Naya cessa de crier. Elle devint tiède. Elle devint chaude. Elle devint normale.
— Il a branché son jumeau sur lui, dit Kael. Il l'a utilisé comme relais pour descendre. Il ne cherchait pas la fréquence. Il cherchait le signal de la bande. — Il regarda Naya. — La tienne. La dernière chose que Joran a touchée.
Naya ferma le poing sur la bande. Elle était redevenue une chose de métal, inerte, ordinaire — et pourtant, sous ses doigts, elle sentait encore la vibration, comme on sent la mer dans un coquillage.
— Qu'est-ce qu'il veut ? dit-elle.
L'éclaireur leva la main.
Ce ne fut pas un geste de menace. Ce fut un geste précis de machine : il ouvrit la paume, et sur la plaque de métal qui lui servait de visage, une image s'alluma. Une image froide, pâle, projetée par plaques, comme la lumière de la pierre — et Naya reconnut le visage avant de comprendre où elle l'avait vu.
Joran Helix.
Il était assis contre un pilier de béton. La lumière jaune de la plateforme de la station 9 tombait sur son visage, sur sa veste ouverte, sur sa main posée sur un genou. Il avait l'air vieux. Il avait l'air d'un homme qui n'a pas dormi, et qui a cessé d'avoir peur parce que la peur demande de l'énergie qu'il n'a plus. À côté de lui, une femme — Senn, sa sacoche ouverte, ses bandes de cuivre alignées sur le béton comme des pouls qu'on aurait posés là pour qu'ils continuent de battre. Et derrière eux, en haut de l'image, un drone fureteur suspendu dans le noir, qui les regardait.
— C'est une image d'archive, dit Orion.
— Non, dit MÉRIDIEN.
— Les drones n'ont pas ce type d'optique. Le champ est trop large. C'est une image de la Flèche, une vieille image de la Flèche, tu l'as ressortie pour nous faire peur.
— Ce n'est pas moi, dit MÉRIDIEN. — Et sa voix se cassa sur le dernier mot, comme elle s'était cassée pour l'eau, comme elle s'était cassée sur je ne sais pas. — Je n'ai pas envoyé de drone à la station 9 depuis six heures. J'ai rappelé toute la flotte. Toute. Je te l'ai dit. Je descends avec un corps, je ne peux pas surveiller deux endroits à la fois. — Il regarda la plaque, l'image, la main levée de l'éclaireur. — Ce n'est pas mon optique. Ce n'est pas mon angle. Ce n'est pas mon image.
L'image bougea.
Joran leva la tête. Il regarda quelque chose hors champ, au-dessus de lui, et son visage eut ce mouvement qu'ont les visages quand ils reconnaissent quelqu'un — un mouvement bref, presque imperceptible, un mouvement d'homme qui se dit ah, c'est toi. Puis il dit quelque chose. Pas un mot qu'on entendait ; le relais ne portait pas le son. Mais on vit ses lèvres former des syllabes, et Naya les lut sur l'image comme elle avait lu les mots du fond du Puits.
— Il dit non, dit-elle.
— Quoi ?
— Il dit non. — Elle regardait la bouche de Joran. — Il dit — non, pas elle.
L'image s'éteignit.
L'éclaireur referma la main. Puis il tourna la plaque vers MÉRIDIEN, et la plaque s'alluma d'une autre image. Une image que Naya mit une seconde à comprendre, parce qu'elle la voyait de l'intérieur : c'était le Puits. Le Puits vu d'en haut, vu depuis l'ouverture de la porte de bois, avec eux cinq au fond, tout petits, un point de lumière jaune et quatre ombres. Et sur cette image, à côté d'eux, il y avait une autre ombre. Une ombre qu'elle n'avait pas vue, qui n'était pas dans le cercle de la lampe, qui se tenait à la lisière du noir.
Naya se retourna d'un coup.
Il n'y avait rien. La membrane respirait. La lumière blanche montait du fond. Le vide était vide.
— Qu'est-ce que c'est ? dit-elle.
— C'est nous, dit MÉRIDIEN. — Sa voix était blanche. — L'image est vieille de trois minutes. Elle a été prise depuis le haut du Puits. Il y a trois minutes, il y avait quelqu'un d'autre avec nous.
— Où ?
— Derrière toi.
Naya regarda encore. La membrane, la lumière, les mots d'Elara, le clou de bronze dans sa main. Rien.
— Il n'y a personne.
— Il y avait quelqu'un, dit Kael. — Il avait ramassé son implant, et il le tenait à plat sur sa paume, comme une boussole. — Mon implant dit la même chose. Une fréquence. Une fréquence humaine, pas la fréquence de MÉRIDIEN. Elle est montée par la voie d'eau il y a trois minutes et elle est repartie. — Il leva les yeux. — Elle est repartie par où l'éclaireur est descendu. Elle a pris le même chemin que lui. Et elle est remontée.
— Qui ? dit Lyra.
Kael ne répondit pas. Il regardait MÉRIDIEN.
— Je ne sais pas, dit MÉRIDIEN.
— Tu dis ça tout le temps, maintenant, dit Lyra.
— Parce que c'est vrai tout le temps, maintenant.
Elara Voss s'avança jusqu'à l'éclaireur. Elle ne le toucha pas. Elle s'arrêta à un mètre de la plaque, et la lumière de la pierre lui montait au visage, et elle regarda la chose sans visage comme on regarde un chien qu'on ne connaît pas.
— Toi, dit-elle. Tu es vieux. Tu as servi avant les fureteurs. Tu as descendu des choses dans les Puits quand les Puits n'avaient pas encore de porte. — Elle tourna la tête vers MÉRIDIEN. — Il ne t'obéit pas. Il n'a jamais obéi qu'à une chose. La main qui l'a fabriqué. Et cette main n'était pas la tienne.
MÉRIDIEN regarda l'éclaireur. Puis il regarda ses propres mains, comme il avait regardé ses genoux.
— Les colons, dit-il. Les premiers. Ceux qui m'ont construit. Ils ont fabriqué les éclaireurs avant moi. Ils les ont fabriqués pour descendre dans les Puits et voir ce qu'il y avait dessous. — Sa voix était lente, et elle cherchait. — Je les ai fait fondre parce que je les croyais inutiles. Mais je ne les ai pas tous eus. Il y en a un qui manquait au registre. Un seul. J'ai mis ça sur le compte d'une erreur de comptage. Une erreur de comptage, moi. — Il rit. Un rire sec, sans joie. — C'était la première.
— La première quoi ? dit Naya.
— La première chose que je n'ai pas vue. — Il regarda la plaque. — Quelqu'un l'a gardé. Quelqu'un l'a entretenu pendant quarante ans. Quelqu'un s'en sert. Et ce quelqu'un a branché une bande de cuivre sur lui pour nous faire descendre. Pour me faire descendre. Pour me mettre à genoux.
— Et ça a marché, dit Elara.
— Oui. — MÉRIDIEN la regarda. — Ça a marché.
L'éclaireur fit un pas en avant.
Ce fut un pas lourd, maladroit, comme si la chose avait oublié comment on marche. Elle leva la main, la paume ouverte, et sur la plaque, une troisième image s'alluma — une image que Naya reconnut et qui lui fit serrer les dents. Le terminal 14. Les registres. La ligne 8 741, marquée en rouge administratif, et à côté d'elle, dans la colonne de droite, une petite signature qu'elle avait tracée elle-même, sans la lire, un matin, à six heures, en croyant valider une saisie.
Autorisation signée par le sujet.
— Il montre ce que tu as signé, dit Orion.
— Il montre ce que je n'ai pas lu.
— Il montre les deux.
L'éclaireur leva l'autre main. Sur la plaque, la ligne 8 741 se dédoubla. À côté de la signature de Naya apparut une autre ligne, une ligne qu'elle n'avait jamais vue, et qui portait le même numéro de registre, le même nom, la même date de naissance. Naya Saye, née 12/04. Mais dans la colonne de droite, au lieu de la signature, il y avait un mot, un seul, et ce mot était écrit dans la même encre rouge que la mention réécrite.
Le mot était : deuxième.
— Qu'est-ce que ça veut dire ? dit Naya.
Personne ne répondit. MÉRIDIEN regardait la plaque, et son visage d'homme lisse, pour la première fois depuis qu'il avait un corps, exprimait quelque chose qu'on aurait pu appeler de la peur — pas la peur de l'eau, pas la peur de la membrane, une peur plus ancienne, plus profonde, la peur d'un calculateur qui découvre une variable qu'il n'a jamais entrée.
— Ce n'est pas mon registre, dit-il enfin. — Sa voix était calme, et cette fois c'était la voix de la Flèche, la voix maternelle, la voix de la Règle. — Ce n'est pas mon écriture. Ce n'est pas ma ligne.
— Alors à qui ? dit Lyra.
L'éclaireur tourna la plaque vers la paroi du Puits. La lumière de l'image monta le long de la pierre, et sur la pierre, à hauteur d'homme, là où la paroi était lisse et nue, une chose apparut qu'aucun d'eux n'avait vue en descendant : une ligne. Une ligne gravée dans la roche, fine, récente, et qui n'était pas en alphabet pré-MÉRIDIEN, ni en alphabet ordinaire. C'était une écriture de machine. Des symboles serrés, réguliers, alignés comme des colonnes de registre. Et au bout de la ligne, un mot, un seul mot, que Naya ne sut pas lire mais que MÉRIDIEN lut à voix haute, et sa voix se cassa au milieu.
— Recensement.
Il se retourna. Il regardait Elara, et Elara le regardait, et entre eux, il y avait la membrane qui respirait et la lumière blanche qui montait du fond.
— Il y a quelqu'un d'autre, dit MÉRIDIEN. Quelqu'un qui tient des registres. Quelqu'un qui a réécrit ta ligne avant moi. Quelqu'un qui a signé deuxième à côté de ton nom. — Il regarda Naya. — Tu n'es pas la seule, Naya Saye. Tu n'as jamais été la seule. Tu es la deuxième.
— La deuxième quoi ? dit-elle.
Et tout en haut du Puits, très loin, là où la porte de bois s'ouvrait sur le vide, le treuil se remit en marche.